19.05.2012

Moonrise Kingdom

moonrise-2.pngJ’avoue n’avoir jamais été complètement impressionné par Wes Anderson. La Famille Tenenbaum (pas vu Rushmore ni Bootle Rocket) était une variation méticuleuse, et donc intéressante pour son côté obsessionnel, d’une névrose familiale. Le traitement, au cordeau, dans le détail, dans la fibre du détail, augurait d’un style incisif en même temps que précieusement vétilleux qui ne s’est jamais démenti. Mais, au-delà de la façon et du dérèglement collectif ? La Vie aquatique, séduisant en surface, ce qui est le moins pour un film ayant pour sujet les profondeurs (marines et psychiques), se limitait à un artifice visuel et à un leitmotiv (les variations lusophones de Bowie) épuisé avant terme. A bord du Dardjeeling Limited se limitait à un gimmick nihiliste (sous couvert de dépression suicidaire d’Owen Wilson sans doute) et aboutissait, comme de bien entendu, à une impasse.

Bonne nouvelle ! Wes Anderson a trouvé une échappatoire et une suite progressive à Tenenbaum avec cet inattendu et revigorant Moonrise Kingdom qui l’élève quasiment au rang de tels Todd Solondz ou David O. Russell, générationnellement proches, et pourfendeurs subjacents de l’american way of life, qui est devenu, depuis déjà quelques décennies, l’universal way of life.

Photogroupe.jpg

Pour cela, Anderson revient aux bases de l’apprentissage civilisationnel, c’est-à-dire, non l’ENA, mais le scoutisme. Certes, il y a du paramilitaire dans le mouvement inventé par Baden Powell, et en même temps le terme de boyscout désigne un garçon serviable et guère cynique. Figure à peine ambivalente qu’incarne avec une délectation retenue Edward Norton dans la peau du chef – juste ce qu’il faut attardé – Ward de la brigade des Kakis. Il nous servira de modèle et de repère durant tout le film.

images.list.co.uk_8c41-fp-0.jpgLa petite troupe d’éclaireurs campe tranquillement – nous sommes en 1965 – sur un versant de New Penzance Island, au large de la Nouvelle-Angleterre quand la disparition d’un des leurs, le terrible et incontrôlable Sam Shakusky (Jared Gilman), vient bousculer leur paisible existence. De même, à quelques encablures de là, Suzy Bishop (Kara Hayward), qui vit avec ses trois petits frères et ses parents, un couple d’avocats discordants, dans une maison isolé près d’un phare, prend le large. Mystère. Mystère vite résolu car ces deux-là, moins de vingt-cinq ans au total, se ressemblent et tout naturellement s’assemblent pour vivre une aventure en amoureux solitaire de quelques jours. Dans leurs bagages, tout le matériel de survie nécessaire, des livres d’aventure et un pick-up pour écouter Françoise Hardy. Bien évidemment, la petite communauté de l’île, le scout master Ward, les parents Bishop (Frances McDormand, Bill Murray), le capitaine Sharp (Bruce Willis) de la police locale et la représentante des services sociaux (Tilda Swinton) ne l’entendent pas de cette manière et se mettent à la recherche des jeunes fugitifs.

AN2748841MOONRISE-KINGDOM-4.jpgSam est orphelin, mal dans sa peau et se sent incompris, Suzy se trouve elle aussi différente et négligée par ses parents. Il porte des lunettes de vue, elle ne se sépare jamais de ses jumelles. À eux deux, il voient loin. En contrechamps, le monde des adultes, fait de raison et de déraison, n’a rien de bien attirant : les Bishop font lit à part, la femme a une liaison platonique avec le triste Sharp, Ward prône l’organisation pour les autres mais laisse filer un à un tous ses scouts. Il y a quelque chose de désabusé dans le royaume des grands… Sam et Suzy choisissent alors d’inventer leur propre dominion sur une plage jusqu’ici inexplorée, qu’ils baptisent de « clair de lune ». Sans doute l’auront-ils bien mérité car, à la débrouillardise, à la curiosité, à la soif de comprendre les autres en même temps qu’eux-mêmes, s’ajoute une détermination à toute épreuve comme on n’en fait plus que dans les romans à l’eau de rose. C’est le triomphe des sentiments sur la rationalité, la permanence de l’espoir dans l’éternel recommencement.

wesandersonmoonrisekingdom.jpg

moonrise-kingdom.jpg

Évidemment, Anderson truffe son histoire d’ornements décoratifs et narratifs délicats et minutieux qui rendent cette aventure à nulle autre pareille. Loin d’étouffer ses protagonistes, il leur offre au contraire un cadre cocasse et enchanteur, mouvant et émouvant. Ce conte faussement enfantin, qui se fiche de la morale mais se préoccupe du moral des troupes, met en branle des sentiments et des conjectures, des cartes et des boussole, des desseins et des règles qui, tels les instruments d’un orchestre sur une composition de Britten, s’avancent isolés pour finir par concorder. C'est le temps de l'amour, le temps des copains et de l'aventure…


13:02 Publié dans Films très bien vus, Juke Box, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | | | Digg! Digg |  Facebook

18.05.2012

Dark Shadows

dark shadows,tim burton,eva green,johnny deep,helena bonham carter,chloe grace moretz,jean cocteau,michelle pfeiffer,bela heathcote,la belle et la bête

Plus d’une vingtaine d’années et des millions (milliards !) de dollars après Edward aux mains d’argent, Tim Burton propose Dark Shadows. On mesure le chemin parcouru entre le cinéaste sensationnellement prometteur d’alors et l’artiste (exposition à la Cinémathèque oblige) éminemment accompli d’aujourd’hui. Le pantin mal articulé qui cherchait désespérément son créateur parmi les allées périurbaines de l’Amérique post-vintage a laissé la place à un vampire malgré lui qui tente de déjouer la malédiction de sa déchéance. Derrière les masques de cire, le même acteur, Johnny Deep, soulignant, si besoin était, le fétichisme créatif de Burton.

dark shadows,tim burton,eva green,johnny deep,helena bonham carter,chloe grace moretz,jean cocteau,michelle pfeiffer,bela heathcote,la belle et la bête

La pâte du cinéaste est reconnaissable entre mille, qu’il transpose ses propres fantasmagories ou qu’il s’inspire des obsessions des autres, tels le Charlie de Road Dahl ou l’Alice de Lewis (Caroll). Son univers tient du merveilleux décliné à l’envi, parfois tendre et cruel, parfois bucolique et crépusculaire, parfois gothique et comique, comme ce nouvel opus.

dark shadows,tim burton,eva green,johnny deep,helena bonham carter,chloe grace moretz,jean cocteau,michelle pfeiffer,bela heathcote,la belle et la bête

Pour être au départ un feuilleton de la télévision américaine de la fin des sixties, Dark Shadows n'en puise pas moins directement ses sources artistiques parmi les œuvres du roman gothique anglais, que Burton transpose génialement, avec une bonne rasade de dérision, au début des années 1970, dans une petite cité portuaire du Maine.
Barnabas Collins (Depp), enfermé contre son gré dans un cercueil durant deux cents ans, revient parmi les siens pour laver l’affront de son honneur perdu en combattant la sorcière Angelique Bouchard (Eva Green). Il se réappropie le château familial où survit tant bien que mal ce qu’il lui reste de descendance, dominé par un trio de femmes : sa lointaine parente Elizabeth Collins Stoddard (Michelle Pfeiffer), le docteur Julia Hoffmann (Helena Bonham Carter) et la gouvernante du rejeton du frère d’Elizabeth, Victoria Winters (Bela Heathcote), en réalité succédané de l’amour jadis perdu de Barnabas. Cette galerie de portraits, auxquels il faut convier la fille d’Elizabeth, Carolyn (Chloe Grace Moretz), s'ajoute au soin accordé aux décors et aux costumes, au nec plus ultra de l’interprétation (Deep et Pfeiffer en tête) qui rendent le film de part en part distrayant, malgré la faiblesse relative de l’intrigue (mais les dialogues font mouche). Chaque plan, chaque scène sont des régals pour les yeux et les oreilles.

dark shadows,tim burton,eva green,johnny deep,helena bonham carter,chloe grace moretz,jean cocteau,michelle pfeiffer,bela heathcote,la belle et la bête

La confrontation entre deux époques, l'une surannée et l'autre vicieusement bourrée de clichés qui mettent en abyme l'idée de modernité, fonctionne à plein régime (la séquence de la veillée hyppie est proprement jubilatoire). Le mythe de l’éternel jeunesse est exploité, comme il se doit, à fort bon escient par les temps qui courent. Et le combat de titans entre vampire, loups-garou, fantômes et sorcière est percutant…
Alors, que manque-t-il ? Précisément rien. Sinon cette simplicité originelle, ce côté génialement bricolé (comme La Belle et la Bête de Cocteau) des premiers temps burtoniens. On sent que le cinéaste est au sommet de son art, qu’il peut économiquement tout se permettre en maîtrisant pleinement ses effets. Dark Shadows est en cela un opéra cinématographique, qui reste largement au-dessus du panier de la meilleure production courante. Mais un peu trop, c’est un peu trop. Et la magie n’opère plus, hélas, comme avant.

dark shadows,tim burton,eva green,johnny deep,helena bonham carter,chloe grace moretz,jean cocteau,michelle pfeiffer,bela heathcote,la belle et la bête


17.05.2012

Amour

Parce que demain commence aujourd'hui…

Mickael Haneke, Palme d'Or pour Le Ruban Blanc, présente en sélection officielle du Festival de Cannes Amour, qui réunit Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva, et donne l'occasion à Isabelle Huppert de sa troisième collaboration avec le metteur en scène autrichien.

Juke Box : Veronica Lake

This Gun for hire, veronica lake, alan ladd, john tuttle, martha mears, franck loesser, jacques press

La magique et magicienne Veronica Lake interprète "Now you see it, Now you don't" (voix de Martha Mears, musique de Franck Loesser, paroles  de Jacques Press) dans This Gun For Hire (Tueur à gage, 1942), de Franck Tuttle, d'après un roman de Graham Greene. C'est le film qui révéla l'habile Alan Ladd et lança le couple si intensément glamour formé par les comédiens dans plusieurs films.

 This Gun for hire, veronica lake, alan ladd, john tuttle, martha mears, franck loesser, jacques pressThis Gun for hire, veronica lake, alan ladd, john tuttle, martha mears, franck loesser, jacques pressThis Gun for hire, veronica lake, alan ladd, john tuttle, martha mears, franck loesser, jacques pressThis Gun for hire, veronica lake, alan ladd, john tuttle, martha mears, franck loesser, jacques pressThis Gun for hire, veronica lake, alan ladd, john tuttle, martha mears, franck loesser, jacques pressThis Gun for hire, veronica lake, alan ladd, john tuttle, martha mears, franck loesser, jacques pressThis Gun for hire, veronica lake, alan ladd, john tuttle, martha mears, franck loesser, jacques pressThis Gun for hire, veronica lake, alan ladd, john tuttle, martha mears, franck loesser, jacques press

16.05.2012

Lisons un peu avec Irene Dunne

Irene Dunne - Not a word via www.acertaincinema.com.jpgIrene ne sait plus quoi lire.

10:24 Publié dans Lisons un peu | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : irene dunne | | | Digg! Digg |  Facebook

14.05.2012

Vous avez un message de Gene Tierney

Gene.png

Et puis non.

21:08 Publié dans Vous avez un message | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | | | Digg! Digg |  Facebook

13.05.2012

Margin Call

chandor,margin call,kevin spacey,paul bettany,jeremy irons,zachary quinto,penn badgley,simon baker,mary mcdonnell,demi moore,stanley tucciMargin Call évoque les quelques heures où tout a basculé en 2008, s’inspirant largement de la faillite de Lehman Brothers, qui a déclenché la débâcle financière et économique dans laquelle le monde continue de se débattre. Pour cela,  J. C. Chandor, au scénario et à la réalisation, campe son action presque exclusivement au sein de l’étage occupé par une grande banque d’investissement, au cœur de Manhattan. Le film commence au moment d’un dégraissage de personnel assez radical, qui voit la direction de prévision des risques décapitée. Avant son départ, Eric Dale (Stanley Tucci) confie à l’un de ses subordonnés Peter Sullivan (Zachary Quinto) une clé informatique qui contient, craint-il, des données sensibles.

Quelques heures plus tard, le ban et l’arrière ban de la banque sont convoqués en assemblée extraordinaire par le Big Boss John Tudl (Jeremy Irons) qui descend du ciel en hélicoptère, pour constater le désastre : le niveau de volatilité de l’établissement a été largement sous-estimé et la ligne rouge est désormais franchie depuis plusieurs jours. Courage, fuyons. Une seule option : vendre à tours de bras les actifs toxiques pour sauver ce qui peut l’être, au risque de contaminer tout le marché. On connaît la suite.

chandor,margin call,kevin spacey,paul bettany,jeremy irons,zachary quinto,penn badgley,simon baker,mary mcdonnell,demi moore,stanley tucciChandor filme avec précision. Les lignes des buildings, des fenêtres, des bureaux, des écrans d’ordinateur encadrent les formes des êtres humains qui tentent d’exister par eux-mêmes. Au début du film, les « liquidateurs », à la démarche cadencée, aux mâchoires serrées et aux sourires de pure circonstance, ressemblent à s’y méprendre à des robots. Connexions Internet interrompues, forfaits mobiles supprimés, bureaux nettoyés : les virés ont beau protester – poliment –, d’autres, les amis d’hier, ont déjà pris leurs places. Et ainsi de suite.

chandor,margin call,kevin spacey,paul bettany,jeremy irons,zachary quinto,penn badgley,simon baker,mary mcdonnell,demi moore,stanley tucciCe ballet funeste s’humanise néanmoins au fur et à mesure de l’imminence de la catastrophe. Les protagonistes sont filmés souvent en plans serrés ou rapprochés qui donnent la représentation même de la tour d’ivoire transformée en bulle, et donc prête à exploser. Comme sur le pont du Titanic certains continuaient à danser au son de l’orchestre (…), on s’échange des chiffres à la figure : l’âge, la durée de la carrière et surtout, le must, l’argent que l’on se fait. Les sommes sont tellement astronomiques qu’elles ne valent plus rien dire. Et pourtant, comme l’avoue le directeur de la banque Sam Rogers (Kevin Spacey), « Dieu sait que j’en ai besoin ».

chandor,margin call,kevin spacey,paul bettany,jeremy irons,zachary quinto,penn badgley,simon baker,mary mcdonnell,demi moore,stanley tucciTout en finissant son dîner de clôture de la grande journée de braderie des titres pourris (un succès), Tutl énumère les dates des crises financières à répétition qui ont jalonné depuis le 19° siècle l’histoire du capitalisme, et dont elles semblent être consubstantielles. Il explique en substance que la proportion des riches et des pauvres n’a jamais varié, c’est la démographie galopante qui augmente le nombre des premiers. À croire que les mathématiques sont aussi dangereuses que l’arme atomique (une pensée pour Kubrick au passage, auquel Chandor doit visiblement beaucoup). Une scène glaçante résume à elle seule la tragédie de ce système économique corrompu et hégémonique : les étoiles montantes, et déclinantes, de la banque Sarah Robertson (Demi Moore) et Jared Cohen (Simon Baker) discutent de leur avenir personnel dans un ascenseur, encadrant une femme de ménage dont on imagine sans peine que son futur ne les intéresse pas, tout simplement parce qu’elle n’en a aucun.

12.05.2012

Juke Box : Lee Marvin

Le toujours impeccable Lee Marvin chante "I was born under a wondering star" dans La Kermesse de l'Ouest de Joshua Logan.

11.05.2012

La Fosse aux Serpents (1948)

la fosse aux serpents,anatole litvak,olivia de havilland,leif erickson,mark stevens,leo gennLa Fosse aux serpents (1948), d’Anatole Litvak, fut un des tout premiers films à associer la psychanalyse à la psychiatrie. Dans la première scène, Virginia Cuningham (Olivia de Havilland), écrivain en herbe, est assise sur un banc dans un jardin. Les questions qu’elle se pose, relayées en voix off, traduisent sa confusion.
Au fur et à mesure de ses interrogations, le cadre se desserre, révélant quelques unes de ses condisciples et les infirmières de l’établissement où elle est internée et qui deviendra, jusqu’à la fin, son lieu unique d’évolution.

Litvak évite cependant d’oppresser son personnage dans un huis clos tout relatif en élargissant l’espace grâce aux flashbacks qui correspondent au progressif recouvrement de la mémoire de la jeune schizophrène. Elle est aidée en cela par le Dr Mark Kik (Leo Genn), lequel tente, tant bien que mal, de la tirer des serres possiblement destructrices du système psychiatrique.
Ce cheminement, mené sous les auspices freudiennes, lui permettra de se réconcilier avec les figures paternelles qui l’entourent – son époux (Mark Stevens), son ancien fiancé Gordon (Leif Erickson), jusqu’à, évidemment, son propre père –, et avec elle-même. La démonstration peut prêter à son sourire de nos jours, mais au lendemain de la guerre, cette approche psychanalytique au cinéma (d’après un roman en partie autobiographique de Mary Jane Ward) était pionnière.

la fosse aux serpents,anatole litvak,olivia de havilland,leif erickson,mark stevens,leo gennLitvak, souvent considéré injustement comme un metteur en scène appliqué, excelle à représenter le milieu des aliénés comme des individus autonomes mais déboussolés. Il évite la caricature facile de l’hystérie et compose une comédie de mœurs parfois bouleversante dans laquelle Olivia de Havilland est, à son habitude, étincelante d'intelligence.
Vers la fin, dans un plan d'anthologie, Litvak donne corps à la vertigineuse fosse aux serpents qui donne au film son titre.

Parmi les patientes de l'hôpital, l'une d'entre elle (Jan Clayton) formule l'espoir, pour la plupart impossible, du retour à la maison, autant le domicile que lieu où tout a commencé et où tout peut être réparé, avec la chanson "Going Home" (sur une musique inspirée de Dvorák).

 

 

10.05.2012

Tyrannosaur

Paddy_Considine_Sundance_Hit_Tyrannosaur_Gets_Stark_Grainy_One_Sheet_1309556894.jpgEst-il plus facile de discerner le danger que représentent les autres que celui que l’on porte en soi ?
À première vue, Joseph (Peter Mullan), quinquagénaire, veuf et sans emploi, a tout d’un homme néfaste. Il boit, il frappe son chien, brise la vitrine d’un magasin, règle leur compte à des joueurs de billard et repousse sans aménité le réconfort que lui propose Hannah (Olivia Colman), dont il vilipende aussi sec la posture de croyante bien pensante. C’est pourtant dans son petit commerce d’habits et objets d’occasion pour nécessiteux qu’il trouve refuge après une incartade de trop. Est-ce un hasard ? Hannah, qui parle sous l’autorité d’un portrait chromo du Christ, ne le pense pas et lui assène d’emblée un sermon trempé dans l’eau bénite. Joseph la repousse, poursuit son dénigrement jusqu’à la pousser dans ses retranchements de bourgeoise au grand cœur.

Mais le quotidien d’Hannah est tout autre que ce que laisse imaginer l’immense sollicitude qu’elle prodigue aux autres. Peu à peu, une fois poussée la porte de la résidence pour nouveaux riches qu’elle partage avec son mari James (Eddie Marsan), commence un territoire autrement plus risqué que celui que semble incarner Joseph aux yeux de la petite communauté de cette banlieue de Glasgow.

tyrannosaur,paddy considine,peter mulla,eddie marsan,olivia colman,mike leigh,naked,kenneth loachLa tension qui construit Tyrannosaur doit beaucoup au jeu des comédiens : on connaissait la force et la rage dont était capable Peter Mullan (My name is Joe, Redemption, Boy A), l’immense talent d’Eddie Marsan (Be Happy, The Red Riding Trilogy), on découvre en Olivia Colman (aperçue dans La Dame de fer) une interprète stupéfiante. Paddy Considine, dont c’est le premier long métrage, est lui-même un acteur de premier plan (My Summer of Love, The Red Riding Trilogy), sa direction d’acteurs s’en ressent.

tyrannosaur,paddy considine,peter mulla,eddie marsan,olivia colman,mike leigh,naked,kenneth loachÀ certains égards, Tyrannosaur rappelle l’une des pièces maîtresses de Mike Leigh, Naked, qui explorait déjà les figures du mal et de l’odieux, jusqu’à sombrer dans un nihilisme terrifiant. Considine malheureusement est trop appliqué à montrer les ambiguïtés de ses personnages, à démontrer. Il charge trop Joseph et insuffisamment Hannah pour que le spectateur ne se doute que, sur l’autel du malheur, la balance, à un moment donné, se rééquilibrera. Il y a presque trop d’humanisme dans cette noirceur, ou insuffisamment. Entre la tradition du film social que maîtrise parfaitement Ken Loach, et les sentiers psychologiques explorés par Leigh, le metteur en scène, qui signe également le scénario, semble chercher un improbable juste milieu (la fin s’en ressent tout particulièrement), alors que Leigh ronge l’os jusqu’à la moelle, quitte à ne laisser aucune illusion sur le sort réservé à ses protagonistes (Another Year). La déception qui en résulte est toutefois à la hauteur des autres qualités dont fait preuve Tyrannosaur.