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29/12/2009

Les Chats persans

Chats1.pngNe jamais oublier les images. À ce titre, voir le nouveau film de Bahman Ghobadi aujourd'hui ne convoque pas n'importe lesquelles. Assez facilement, celles du roman dessiné Persépolis, de Marjane Satrapi, s'imposent dans la mesure où elles représentaient pour la première fois, en noir et blanc et dans un style plaisamment maladroit, le quotidien d'une jeunesse prise en étau entre le poids de la responsabilité politique (en l'occurrence, celui de la contre-révolution, incarné par la génération sacrifiée des aînés qui s'étaient précédemment opposés au Shah) et l'oppression islamique.
Les Chats persans met en scène la jeunesse actuelle et ses propres aspirations démocratiques, moins idéologiques que pragmatiques au départ, et ici résumées par ce constat : on ne peut en Iran créer ni produire de la musique librement. En écho, les images transmises par l'Internet et désormais la télévision des manifestations à l'encontre du régime actuel donnent encore plus de force à celles proposées par Ghobadi.

Le principe narratif, inscrit dans Téhéran, est simple : tout juste sortis de prison, les jeunes musiciens de "rock indy" Negar et Ashkan, aidés par le débrouillard Nader, souhaitent se procurer des passeports et des visas pour quitter l'Iran et se produire sur des scènes en Europe. Pour cela, il doivent monnayer leurs saufs-conduits, constituer un groupe (ce qui est formellement interdit) et organiser un spectacle avant le départ annoncé. Ce projet va conduire les protagonistes à rencontrer plusieurs groupes de la scène "underground" iranienne (au sens littéral du terme, tout est souterrain) dont Ghobadi filme les interprétations en leur accolant des points de vue sur la vie contemporaine à Téhéran (ville que l'on a l'impression de voir ainsi pour la première fois) qui font un peu clip. Tous les styles de musique y passent, de la plus traditionnelle au rap, via le métal et la pop, permettant au passage de vérifier la toujours étonnante porosité culturelle et médiatique mondiale (via l'Internet bien sûr, mais Nader parvient à se procurer un grand nombre de dvd occidentaux également), y compris dans un régime aussi fermé et obtus que l'Iran.
De même, le marché des combines est amplement décrit : tractations pour obtenir de faux papier, pour soudoyer des policiers ou obtenir la bienveillance de voisins que le volume sonore dérange — ou que la tentation de la délation titille : car ce n'est pas la moindre des qualités du réalisateur que d'avoir réussi à brosser sans lourdeur le portrait d'une société qui peut être tout à la fois martyrisée, résistante et compromise (par méchanceté, par intérêt, ou simplement par jeu). Les difficultés que les jeunes musiciens rencontrent pour répéter, voire enregistrer, lui donnent également l'occasion de montrer les mille et unes embuches, la plupart du temps absurdes si elles n'étaient véritablement criminelles, rencontrées jour après jour par les Iraniens (Ghobadi lui-même tourna une grande partie de ses images dans la clandestinité).
Les codes islamiques ne correspondent évidemment pas aux critères de notre regard occidental. Ce que montre le film, c'est qu'ils sont désormais clairement contestés par une partie de la population, de manière diffuse mais profonde, soit que certains les subissent de front, soit que d'autres (parfois les mêmes), s'emploient à les déjouer.

Chats2.pngDéjà dans les histoires de Satrapi, le lecteur habitué à la liberté d'expression et de mouvement avait du mal à saisir comment la vie "culturelle" (au sens large du terme, c'est-à-dire toute existence qui dépasse le seuil de la survie) pouvait malgré tout s'organiser dans un État de siège permanent. Ghobadi va évidemment plus loin, dans la mesure où il ancre son film, à l'aide d'images d'aujourd'hui mais aussi des paroles de chansons, dans un présent impatient. On comprend, cette fois-ci, la révolte plus ou moins sourde, plus ou moins explosive, des étudiants jusqu'ici, relayés maintenant par une plus grande partie de la population. Surtout, on comprend, au-delà de l'ennui souvent exprimé, le désespoir formulé par ce quotidien subit et ici incarné par les principaux personnages des Chats persans, poussés à l'exil. ("Vous voulez qu'ils quittent le pays, c'est ça ?" explique en substance Nader à son interlocuteur qui vient de refuser aux musiciens l'autorisation nécessaire pour qu'ils se poduisent.)

Si Negar ne se prive pas d'exprimer régulièrement le doute qui la ronge, Nader, à l'opposé, fait de son enthousiasme un vade-mecum, persuadé qu'il est de pouvoir en permanence tromper son monde comme il embobine le policier qui l'a interpellé et le menace de sentances disproportionnées : résister, ne jamais renoncer, sinon tout s'écroule. Mais la machine étatique demeure la plus forte et aura raison de la tranquille ferveur d'Ashkan, convaincu que la musique, tel un tapis volant, saura briser toutes les chaînes et leur permettra, physiquement cette fois, de s'échapper. Jusqu'à ce que, soudain, la réalité éclate. Tout cela n'était donc qu'un rêve. Mais ce n'était pas de la comédie pour autant. Les yeux du spectateur, bercé par l'enchaînement des musiques et des scènes, se décillent en même temps que ceux de Negar se ferment. On comprend dès lors que cette vie n'est plus possible. On comprend la force de ces autres images véhiculées par Internet, et le ressort qui porte les manifestants comme les chats persans du titre, plus fort que la crainte de mourir : celle de ne plus vivre. Cela s'appelle le désespoir.

14:54 Publié dans Films très bien vus | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : les chats persans, bahman ghobadi, marjane satrapi | | | Digg! Digg |  Facebook

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