27.03.2010

White Material

White1.pngMaria Vial nie l'évidence : que sa plantation de café, quelque part en Afrique Noire, ne rapporte plus un sou, que le danger monte, que son fils perd la raison. Elle ne veut pas, elle ne peut pas voir les signes, les stigmates, les traces qui tout autour d'elle clament le fait social et politique. Elle ne semble ainsi par reconnaître le Boxeur, chef des rebelles, qui, blessé, se réfugie chez elle. Elle n'écoute pas non plus les militaires qui l'incitent à partir, elle n'entend pas les ouvriers qui murmurent leur colère, pas plus que la radio qui diffuse les incitations à la haine, elle enterre les messages de mort dissimulés dans la récolte. Elle avance, travaille, déploie son corps frêle mais solide sur la latérite, convainc, brave, vaque, négocie, en perpétuel mouvement, parce qu'elle sait que s'arrêter, c'est mourir. "J'ai pas sommeil."

Autour d'elle, tout est déjà à terre. Son mari en secret négocie la propriété au maire de la ville voisine, lequel a monté une milice pour combattre la guérilla. Les rebelles, des enfants-soldats pour la plupart, s'immiscent dans la plantation et jusque au sein de la maison, par petites incartades faites de menus larcins ou de violences bénignes. Son fils sort de son sommeil pour sombrer dans une autre déréliction après qu'il eût été menacé par deux bouts de marmaille en armes. "Chien jaune", le nomment-ils par dérision et ainsi le devient-il.

White2.pngLa menace monte, cerne la plantation Vial, héritée du beau-père rescapé de la mort. Il apparaît, puis disparaît, un temps souffrant, puis remis pour témoigner et enfin s'écrouler. Autour de Maria, toute une constellation de personnages s'active, qu'elle croise sans vraiment toujours les voir, sinon quand il est question d'argent, de sa récolte ou de sa terre. On se demande pourquoi elle y tient temps, puisque rien ne lui appartient : "Je dirige mais je ne possède pas", reconnaît-elle. "Alors, c'est du vent", lui répond un des ouvriers nouvellement embauché. Du vent, de la poudre aux yeux. Reste-t-elle par habitude, comme elle semble le croire, ou parce qu'elle a peur de perdre ce qu'il lui reste ? C'est le mystère du film, comme son final et la folie destructrice qui s'empare de Maria.

Le titre, White Material, désigne tout ce qui appartient, s'entend tout ce qui appartient aux Blancs – pléonasme. Tout ce qu'ils ont détourné, ce dont ils se sont accaparés. À ce titre, Maria est comme les Noirs, puisqu'elle n'a rien. Sa différence consiste à ne pas s'en rendre compte, à avancer en aveugle. Peut-être l'aime-t-elle tout simplement cette terre qu'elle foule à longueur de journée, cet air qu'elle épouse les bras tendus en croix sur sa moto, cette Afrique-là avec laquelle elle fait corps ? Elle n'a rien à faire avec la politique, ne juge pas, ne prend pas parti, accueille son ennemi et reçoit aussi bien le secours de celui qui le combat. Après, il n'y a plus rien.

White3.pngWhite Material est aussi sans doute un des plus beaux films de Claire Denis, réussissant la prouesse de marier la contemplation et l'action, donnant l'impression d'un ouvrage en train de se faire, se nourrissant de sa propre chair. Écrit avec Marie NDiaye, il est porté par une Isabelle Huppert volontaire, physique, comme elle n'était apparue depuis longtemps sur les écrans, comme réinventée.

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