15/07/2010
Tamara Drewe
Tamara Drewe est d’abord un roman dessiné de Posy Simmonds, qui a obtenu un grand succès critique et populaire. L’auteure s’est inspirée d’un roman de Thomas Hardy, qu’elle intègre dans son récit comme le sujet de l’étude qu’est en train d’écrire l’un des protagonistes de l’histoire, Glen McCreavy (Bill Camp). Trois thèmes construisent le sujet brillamment repris par Stephen Frears : la nature, la narration, les femmes.
Stonefield est un cottage de la campagne anglaise où Beth Hardiment (Tamsin Greig), l’épouse du célèbre auteur de polars Nicholas Hardiment (Roger Allam), reçoit des écrivains en résidence. Nature, calme et volupté sont les maîtres mots de cette retraite impeccablement bio. Beth s’occupe de tout, retranscrit et parfois corrige les copies de son mari, tout en veillant à la sérénité des lieux et au bien-être de tous. Elle est aidée occasionnellement par sa fille et loue les services d’Andy Cobb (Luke Evans), un beau gaillard qui sert d’homme à tout faire. Ainsi s’égrènent paisiblement les premiers jours d’été, dans le silence de la création (celle de la nature et celle des esprits) en train de s’accomplir. Jusqu’à ce que revienne au pays la ravissante Tamara Drewe (Genna Arterton) qui, après le décès de sa mère, investit pour quelques jours la maison où elle vécut sa jeunesse pour en préparer la vente. Du moment où elle franchit la clôture du champ qui la sépare de la propriété des Hardiment, le tranquille (et un peu fragile) équilibre qui régnait dans la petite communauté s’évanouit. À l’image de la rhinoplastie dont a bénéficié la jeune femme, rien ne sera plus jamais comme avant. Son intervention entraîne, sur un cycle complet de quatre saisons, une véritable révolution des sens et, partant, des esprits.
Moulée dans son très court short en jean, Tamara ne laisse en effet personne indifférent, qu’on la convoite ou qu’on la jalouse. Sa présence tapageuse – d’autant qu’elle séduit Ben (Dominic Cooper, définitivement déniaisé de Mamma Mia), le batteur écervelé mais racé d’un groupe de rock qui fait les couvertures de magazines pour teenagers –, fait remonter des souvenirs du passé, des craintes maladroitement enfouies, provoque des désirs incontrôlés. En diversion, le chien de Ben, un brave molosse dont le sport favori consiste à courser joyeusement un troupeau de vaches, servira d’instrument du destin.
Car nous sommes bien dans un livre en train de s’accomplir, avec exposition, montée des tensions et apothéose catharsistique qui aboutit au dénouement. Il y a ceux qui écrivent (Nicholas et Glen notamment) et il y a ceux qui commentent. Parmi ces derniers, les femmes jouent un rôle crucial. Tamara, en premier chef, qui tient une chronique dominicale dans The Independant, tout en préparant sa biographie (« à moins de trente ans »). Mais aussi Beth, qui observe, retient les détails, aussi bien de médecine légale que d’adultère, déduit les conséquences des histoires comme des actes de son mari, tout en conseillant sa couvée d’écrivains.
Enfin, il y a Jody, une adolescente du village qui, pour tromper son ennui, s’évertue – fidèlement secondée par sa meilleure amie Casey – à faire la rencontre de Ben dont elle est passionnément tombée amoureuse. Ensemble, elles espionnent le cottage de Tamara où tous les hommes de l’histoire défilent les uns après les autres avec des raisons plus ou moins avouables. Elles vont jusqu’à pénétrer dans le logis, emprunter des vêtements, et même s’introduire dans l’ordinateur de la jeune maîtresse de maison et provoquer, par leurs gamineries cruelles, la désintégration du rêve ou plutôt de l’illusion du bonheur qui régnait dans la petite communauté.
Un mail, une photo volée, et les masques tombent. Surprise, ce sont cependant les hommes qui s’écroulent ou vacillent, alors que les femmes, blessées, humiliées, trompées, considérées comme des corps sans tête (Tamara), ou des têtes sans corps (Beth), ou des êtres pas finis sans corps ni tête (Jody), se relèvent, prennent, les unes après les autres, leur magnifique revanche. Thomas Hardy, raconte Glen, aima d’abord une jeune fille de son âge, puis à quarante ans, il préféra sa fille, puis à soixante sa petite-fille… Tamara Drewe apparaît ainsi, au-delà d’elle-même, comme l’incarnation de ces trois âges de femme qui décident de leur propre destinée (cependant moins tragiquement chez Frears que dans l’original de Simmonds). Un nouvel ordre se dessine, et la nature reprend ses droits pour un nouveau cycle…
Ce très amusant et émouvant conte d’été, d’automne, d’hiver et de printemps, d’une modernité décomplexée dans une forme apparemment classique, est mené avec une fausse désinvolture, mais vraiment réjouissante, qui n’a d’équivalence que la superbe maîtrise avec laquelle le metteur en scène affirme sa direction d’acteurs. Ceux-ci campent une comédie humaine à la fois cultivée et extrêmement triviale (en ce sens, la scène des cabinets est un régal), sans aucune fausse note, jusque dans la cruauté, qui n’est jamais ostentatoire mais dont la tristesse n’est jamais non plus esquivée. Et au milieu de cette distribution en tous points parfaite, trône la magistrale Gemma Arterton, la bombe la plus délicieuse, malicieuse et plantureuse du cinéma depuis l’invention de Marylin Monroe et Brigitte Bardot. Il fallait y penser. Stephen Frears l’a fait.
20:57 Publié dans Films très bien vus, Sorties 2010 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : tamara drewe, stephen frears, posy simmonds, genna arterton, dominic cooper |
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