17/10/2010
Au fond des bois
Benoît Jacquot et son scénariste Julien Boivent (Villa Amalia) déroulent la pelote d’un conte de Grimm pour donner corps au récit d’une captation physique et mentale entre un vagabond et la fille d’un médecin de campagne. Ils s’inspirent d’un fait divers survenu dans le sud de la France au milieu du 19° siècle. Timothée (Nahuel Perez Biscayart) a des allures de petit brigand. Crasseux, pécore, d’allure malingre et boiteux, il se confond avec les pierres comme avec la terre ou les branches des arbres. Joséphine (Isild Le Besco) au contraire, diaphane et soignée, vêtue de robes aux couleurs franches, contraste avec le commun des villageois. À la pulsion de vie du garçon brun, ne tarde pas à s’oppose, dès le premier furtif regard échangé le long de l’escalier qui mène à l’église, la fragilité psychique de la jeune fille. Il est terrien, elle est aérienne, aspire à une dimension supérieure à celle que son autre prétendant lettré (Jérôme Kircher) lui propose, en quête de l’absolu des précipices. En opposition au rationalisme de son père médecin (Bernard Rouquette), agnostique convaincu, et orpheline d’une mère dont on apprendra plus tard les défaillances cérébrales, elle s’abandonne à la religion. En tout elle se rend visible et, par là-même, son mal-être. Mais seul Timothée saura la déceler et l’emporter.
La clé du film réside dans cette reconnaissance mutuelle. Car Timothée est une bête venue des bois, doté d’une intelligence instinctive et d’une sensualité brutale. De la même manière qu’il élabore de brillants tours de passe-passe qui épatent la galerie, il apparaît et disparaît dans la maison du médecin comme cela lui chante. De nuit, il repère les lieux sans idée préconçue, si ce n’est celle d’approcher la créature qu’il épie depuis quelque temps et qu’il a surprise se baignant nue dans un cingle de rivière. Puis il usera d’un stratagème pour s’approcher de sa convoitise, se faisant passer pour ce qu’il n’est pas, un simple d’esprit sourd et muet. Dans sa rouerie joviale et apparemment inoffensive, il ensorcelle enfin sa proie, qu’il possède désormais de corps et d’esprit.
Un frottement discret du pouce et de l’index autour d’une assiette, un effleurement du même geste contre le dos de Joséphine ou un signe de croix hâtivement tracé sur sa tempe, et l’envoûtement survient. Mais la portée de ces rituels, qui plongent la jeune fille dans des états de soumission proprement effrayants, plus tard confrontée à une sorte de contre-examen de suggestion mené par un spécialiste, sera mise en doute. Joséphine, pourtant sujette au somnambulisme, fut-elle victime ou consentante, violée ou amoureuse ? « Tu m’as enlevée », clame-t-elle à Timothée. « Tu l’as voulu », lui répond-t-il malicieusement. De fait, leur errance ressemble moins à un rapt qu’à une fugue et sa fin n’est pas provoquée par la fuite de la captive. Reste, au-delà de la menace, l’hypothèse du charme, de la magie, des pouvoirs que Timothée aurait appris, du fond des bois, d’un ogre maréchal-ferrant.
L’histoire se passe dans un mitan du 19° siècle qui n’est pas celui des chemins de fer et des bains de mer, mais celui d’une campagne restée à l’écart du progrès, encore soumise aux esprits et aux croyances surnaturelles. Cette situation temporelle permet d’inscrire cette interrogation du désir dans un climat de conte, champ labouré par la psychanalyse, à laquelle Benoît Jacquot s’est déjà intéressé (Princesse Marie). Mais Au fond des bois puise sa force dans le renoncement à tout didactisme. Les faits sont exposés et, à travers eux, les corps, les visages, les mouvements et les regards avec le même naturel qu’ils s’expriment dans la forêt ou dans un tribunal. Servis par une mise en scène fluide, magnétique quoique dépourvue d’artifices, les deux acteurs servent une composition désaccordée et néanmoins remarquable qui contribue largement à entretenir le doute sur l’identification du pantin et du maître de marionnettes. La belle est la bête, en quelque sorte.
22:40 Publié dans Films bien vus, Sorties 2010 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : au fond des bois, benoît jacquot, isild le besco, nahuel perez biascayart, julien boivent, jérôme kircher, bernard rouquette |
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