31/12/2011
Hugo Cabret
Martin Scorsese a capturé un rêve, celui de faire revivre Georges Meliès à travers ses films. Et Hugo Cabret, preuve d’amour pour le cinéma comme on n’en fait plus, est un régal.
Le cinéma est mouvement. Le premier film des frères Lumière, qui montre l’entrée en gare d’un train à La Ciotat, effraie les spectateurs. Hugo Cabret (Asa Butterfield), jeune orphelin qui explore les arcanes d’une gare ferroviaire pour en remonter quotidiennement les horloges, fait un cauchemar terrifiant où, manquant d’être lui-même écrasé, une locomotive lancée à vive allure transperce l’ossature en verre et métal de Montparnasse pour s’écraser furieusement sur la chaussée. Ce rêve est la prémonition d’un drame qui manquera d’arriver à l’enfant d’un cheveu. Tel est le fonctionnement narratif du film de Scorsese, qui établit un fin maillage de correspondances entre 7e art, subconscient et réalité.
Pour dire la vérité, de 7e art, il n’est pas encore tout à fait question dans ce Paris d’entre-deux-guerres qui fleure bon le début du siècle. Cabret est pris la main dans le sac par un vieux vendeur de jouets (Ben Kingsley) établit au sein de la gare, alors qu’il tente de dérober une souris mécanique. Le marchand, faisant vider ses poches au garçon, découvre alors un carnet de croquis dans lequel se succèdent des ébauches pour un automate dont le souvenir l’étreint péniblement. Hugo tient le calepin de son père, spécialisé dans les réparations de machines en tous genres, récemment décédé. L’objet exerce ainsi une force, sur l’un et l’autre des protagonistes, chacun à un bout de l’échelle humaine, qui les dépasse. La résolution de cette double énigme aboutira à celle du film, la résurrection merveilleuse d’un des pionniers du cinématographe, Méliès, premier artiste maudit en ce domaine.
Hugo Cabret opère en deux temps. D’un côté, le jeune héros du titre à l’allure romanesque, ne cesse de bouger, de gesticuler, de farfouiller dans tous les sens de la gare, monstre arachnéen d’acier, et surtout parmi ses passages et recoins les plus dissimulés, les plus délaissés. Là, dernier des hommes, il se réfugie à l’abri du chef de gare (Sacha Baron Cohen, irrésistible) qui fraie le long des couloirs, des galeries et des quais en quête de chair fraîche qu’il destine à l’orphelinat. Là aussi il fait partager à sa jeune complice Isabelle, la filleule du marchand de jouets (Chloe Grace Moretz, vue récemment dans Killing Fields), ses sentiments les plus intimes, ses ardeurs – pour l’automate qu’il tente de réparer – comme ses détresses – la solitude, la perte d’un père qui le laisse littéralement sans repères. La réponse vient précisément de celui qui n’est le père de personne, sinon de tous, car il est celui de tous nos rêves.
Scorsese prend soin de préciser que les frères Lumière méconsidéraient la portée de leur propre invention, dont ils prenaient le succès inaugural pour un effet de mode passager. Méliès, au contraire, qui découvre le cinématographe sur un stand forain et en est littéralement émerveillé, y croit. Il place aussi sec toutes ses économies dans la conception d’une caméra, la création de costumes, de décors, l’aménagement d’un studio et s’engage dans une entreprise féerique de production et de réalisation qui comptera plus de cinq cents films*. Scorsese retrace ces débuts passionnés et euphoriques avec jubilation, profitant de l’occasion pour montrer au public d’aujourd’hui qui en est souvent ignorant des extraits originaux et ne résistant pas au plaisir d’en tourner également des reproductions, pénétrant alors dans les coulisses, dans l’arrière-boutique, dans l’esprit génial de son mentor en pellicule (il interprète d’ailleurs furtivement le photographe qui l’immortalise devant ses studios de verre). De fait, ce second temps d’Hugo Cabret, qui s’impose comme l’aboutissement logique de la gesticulation drôle et enjouée de la première partie, renvoie aux origines de l'imaginaire de Méliès, à la prestidigitation, à la magie pure. Et la 3D, technique du XX° siècle, rarement aussi bien utilisée, ajoute encore de la splendeur à ce trésor perpétuellement réinventé qu’est le cinéma.
* Le Voyage dans la Lune, de 1902, pièce maîtresse de la mécanique dont procède Hugo Cabret, a été récemment restauré et projeté dans sa version coloriée, au dernier festival de Cannes.
14:50 Publié dans Films très bien vus, Sorties 2011 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : hugo cabret, martin scorsese, georges méliès, asa butterfield, jude law, ben kingsley, sacha baron cohen, chloe grace moretz |
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