09.01.2012
Take Shelter
Il y a quelque chose dans le ciel. Une pluie sombre et épaisse, la tempête qui s’annonce, des individus hagards et menaçants, un horizon d’apocalypse.
Au commencement, il y a un paysage, celui de l’Arkansas, qui comprend le ciel, immense, sublime et toujours recommencé, de vastes étendues planes entre lesquelles se dessinent des routes, parfois hasardeusement des chemins, et des êtres humains qui y vivent, grandissent, meurent.
Au commencement, il y a l’Amérique, et la foi en un Éden des origines et de toutes les finalités (le Ciel n'est-il pas le “siège de Dieu” ?). Un point de départ et de retour pour les premiers travailleurs de la terre, dont le labeur est rythmé par l’alternance des saisons, mais aussi scandé par les accidents climatiques. Il faut de la force pour s’emparer de la matière, lui donner sens, la rendre productive ; il faut de l’intuition pour composer avec les éléments, en interpréter les bons et mauvais présages.
Au fond, le couple que forment Curtis (Michael Shannon) et Samantha (Jessica Chastain) LaForche dans Take Shelter est aussi humble et soumis que les fermiers représentés par Grant Wood dans son célèbre tableau American Gothic, réalisé dans les années trente, lequel souligne, en puisant son inspiration au cœur du 19° siècle, l’intemporalité de ses sujets, répliques usées mais intangibles d'Adam et Ève.
Point de paysan dans le récit développé par le cinéaste Jeff Nichols : aux États-Unis comme ailleurs, l’agriculture s’est industrialisée. LaForche conserve malgré tout un lien avec la terre, puisqu’il la manipule du matin au soir sur des chantiers, tandis que sa maison s’ouvre sur un vaste lopin de terre qu’il s’emploiera d’ailleurs à creuser. Du ciel à la terre, et de la terre à la terre, en quelque sorte.
L’action de Take Shelter se déroule de nos jours. La démarche lente, l’élocution cotonneuse que Michael Shannon (impressionnant) confère à son personnage semblent pourtant l’installer dans une parenthèse du temps, à quoi s’ajoutent le poids de la religion, les rapports parfois frustres entre amis ou en famille dans ce Middle West impassible. Et pourtant, d’autres signes nous indiquent bien le présent, un présent très contemporain : la crise, le recours assez spontané aux services de psychologues ou de psychiatres. Un pont entre l’époque de Grant Wood et celle de Jeff Nichols : la valeur du travail renforcée par sa perte, le chômage.
Mais il y a quelque chose qui cloche chez Curtis LaForche. De mauvais rêves, des hallucinations créent en lui une forme de paranoïa qui modifient son comportement social, le poussant à placer toute son énergie dans la construction d’un abri anti-tempête, dans lequel il sera à même de protéger les siens. Pluie lourde, tornade, foudre, spectres humains : il perçoit une menace, ne peut intelligiblement l’exprimer, sinon en sombrant dans l’obsession. Pour son entourage, il ne suscite qu’incompréhension et hostilité. Seule sa femme, incrédule, tente de l’accompagner dans ce qu’elle croit être le recouvrement de lui-même. Entre eux, leur petite fille sourde et muette, Sarah.
Avec Sarah, les parents s’évertuent à apprendre la langue des signes pour communiquer, tout en s’organisant pour financer la greffe d’un appareil auditif. Dans ses rêves, Curtis est toujours seul avec sa petite fille en proie à des dangers terribles qui les menacent, comme si l’innocence de l’enfance était accentuée par celle du handicap. En réaction, son obsession protectrice redouble de détermination, ou d’aveuglement selon le point de vue que l’on adopte. Curtis lui-même, lors de phases de lucidité, cherche des explications à ses dérèglements : du côté de la mère, atteinte depuis l’âge de trente de désordre schizophrénique ? du côté du père, dont le décès est récent ? Mais il revient toujours à ses visions – ou plutôt elles reviennent à lui, lui font signe –, qu’il interprète comme annonciatrices d’une catastrophe imminente.
On est moins, avec Take Shelter, proche de Shyamalan, auquel le film Signs pourrait hâtivement faire penser. D’une part, Nichols dépasse, par son traitement élégiaque et la puissance qu’il accorde à l’interprétation de ses comédiens, le simple film de genre. Le rapport des hommes à la terre et aux éléments renverrait plutôt à Terrence Malick (et aussi la présence de Jessica Chastain). Mais la figure centrale de celui qui pressent et voit ce à quoi le commun des mortels n’a pas accès – une connaissance supérieure – convoque d’autres incarnations divinatoires récentes : le médium George Lonegan (Matt Damon) dans Au-Delà de Clint Eastwood, ou Uxbal, le visionnaire hagard campé par Javier Bardem dans Biutiful, d'Alejandro González Inárritu. La dérive en eux est en quelque sorte la réplique ou plutôt l’annonce d’un basculement qui concerne le monde, le monde de maintenant.
20:37 Publié dans Films très bien vus, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : take shelter, jeff nichols, michael shannon, jessica chastain, grant wood, terrence malick, m. night shyamalan, matt damon, javier bardem, clint eastwood, alejandro gonzález inárritu |
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