23/01/2012

Ici Bas

ici-bas,jean-pierre denis,céline sallette,Éric caravaca,jacques spiesserDieu est mort. Pour Luce, religieuse au couvent de Périgueux, en cet automne 1943. Pour Martial, prêtre engagé dans la Résistance. Pour beaucoup de ceux et celles qui, au péril de leur vie et certains de leur foi, ont à faire des choix qui bouleversent leur conscience.

Ces temps sont peu communs, ceux de la guerre. Le cataclysme est si fort qu’il pousse la plupart des individus à leurs propres limites : dans l’engagement, physique souvent, dans la résistance, ou dans la collaboration.
Le récit d’Ici Bas n’est pas sans faire penser à Lacombe Lucien, de Louis Malle : l’un et l’autre film accompagnent l’errance spirituelle ou morale d’un être fragile confronté à des événements qui le dépassent, auxquels il souhaite se connecter et que, par dépit, il va chercher à atteindre en le frappant. Luce et Lucien veulent exister aux yeux de ceux qu’ils admirent, se donner à une cause et, en échange, être transformés : à défaut de l’être en œuvrant pour le bien, ils chercheront à l’être en commettant l’irréparable.

Luce (Céline Sallette) est fille de Dieu, vierge, innocente : la scène d’ouverture la montre enfant près du moulin où elle a grandi réclamer des images au prêtre qui l’a prise sous sa protection. Une proie facile sur le papier, croit-on. Mais Jean-Pierre Denis, au contraire, l’expose dans toute sa belle assurance : quand ses condisciples flanchent, elle accueille les confidences de l’une d’entre elles avec une retenue compréhensive ; elle n’est pas non plus la dernière à provoquer les amusements et déclencher les fous-rires. Pourtant, d’autres images vont accompagner son déclin. Des visions tout d’abord, dont elle confie le trouble enchanteur à la mère supérieure, qui la met en garde. Mais ce charme va l’emporter, chercher à s’incarner.

ici-bas,jean-pierre denis,céline sallette,Éric caravaca,jacques spiesserÀ deux reprises en effet, elle croise la route de Martial (Éric Caravaca), et à deux reprises pour lui sauver la vie. À ses yeux, balayant aussi bien les coïncidences que les évidences (infirmière à l’hôpital du chef-lieu, il est de son ressort de prodiguer des soins), il ne peut s’agir que de volonté divine. Le Ciel a porté sa lumière sur le front du jeune résistant et guide ses pas. Mais Martial, dont la foi est chaque coup un peu plus ébranlée par la violence des combats, investi dans l’action, côtoyant le danger, blessé ou voyant s’écrouler ses camarades, ne sait, ni ne veut répondre aux attentes de celle que le gouvernement de Pétain nommera plus tard « la sainte ». En la possédant, il s’abime et l’abime.
Dès lors, Luce est victime d’autres images, celles que le confesseur du couvent lui met sous les yeux, celles que la radio nationale provoque en elle : celles de la damnation où elle se trouve rejetée, et par Dieu, et par les hommes. À celle qui s’imagine, dans son illumination, le bras armé de Dieu, il ne reste que, dès lors, ayant exercé le pouvoir de sauver, celui d’exterminer.

ici-bas,jean-pierre denis,céline sallette,Éric caravaca,jacques spiesserComme à son habitude, Jean-Pierre Denis avance sans fard. Le dépouillement de son récit et de sa mise en scène, en accord avec la rigueur du jeu de Céline Sallette, démultiplient la puissance du propos, évitant le manichéisme comme la dissertation, pour laisser libre cours – pour Luce (ici bas), comme pour les sœurs (laïques celles-ci) des Blessures assassines – à la machine infernale qu’une fois lancée rien n’arrêtera.
Il montre la difficulté d’y voir dans la tourmente, de se retrouver dans le chaos – ici bas : en ce monde, sur la terre –, la complexité des options, la force des décisions, l’empire du verbe et des images qui décident des événements et des personnes. Et les fait parfois sortir d’eux-mêmes comme des bêtes en furie. Luce, en cela, est une fille de son temps.

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