25/08/2010

Une robe d'été : "Bang Bang"

Robe2.jpgParfois, l’été, un rien suffit. Une simple petite robe peut travestir quelque secret. Dans ce court métrage qui n’a l’air de rien, datant des débuts de la carrière de François Ozon (1997, à la suite de quoi il s’ingéniera à déployer une des plus intéressantes et singulières filmographies du cinéma français contemporain), le réalisateur livre déjà certaines clés qui nourriront son œuvre en gestation : les jolis garçons, la variété, l’été à la plage, l’amour libre et, surtout, le désir.

Plutôt que les corps nus ou la parade d’amour qu’interprète Sébastien (Sébastien Blanc) en partie pour Luc (Frédéric Mangenot), en partie narcissiquement pour lui-même, cette modeste robe, joliment échancrée et colorée, devient (mieux que le maillot de bain sur lequel s’ouvre le film, clin d’œil à L’Origine du monde de Courbet) le révélateur du désir, en l’occurrence celui de Lucia (Lucia Sanchez), une vacancière espagnole de passage sur le littoral atlantique, qui entreprend Luc sur une plage océane alors qu’il avait décidé de bronzer nu et tranquille. Une fois les préliminaires de la drague finement expédiés, elle entraîne le garçon dans « le petit bois », c’est-à-dire les taillis qui frangent la dune et où se dissimulent généralement les ébats amoureux et leur inévitable cortège de voyeurs. Le rapport est intense, même si, pour Luc, « c’est la première fois avec une fille ». Une histoire d’initiation, donc.

Robe1.jpgLa robe que lui prête Lucia permettra ensuite au garçon de dissimuler sa nudité lors de son retour en bicyclette à la maison de vacances, puisque, entre temps, ses vêtements lui ont été subtilisés (c’est ça aussi, l’amour à la plage). Et, ma foi, elle lui va plutôt bien. Un sentiment de toute évidence partagé par Sébastien qui accueille dignement le récit de l’escapade en faisant honneur à la nouvelle tenue vestimentaire de son copain sur le comptoir de la cuisine. La robe, délicatement rapiécée le soir à la veillée d’une lampe, a trouvé un nouveau propriétaire. La réutilisera-t-il plus tard ? L’histoire ne le dit pas mais, au sourire qui se dessine finalement sur son visage, on comprend le rôle de talisman qu’elle joue désormais pour lui, souvenir d’un amour de vacance, qui lui aura permis de se transformer. De fait, cette Robe d’été est moins un récit de formation qu’un récit de transformation, sujet cher à Ozon qui maintes fois aura placé dans ses films des éléments perturbateurs et/ou déclancheurs permettant à ses personnages de découvrir des horizons insoupçonnés.


En ouverture de ce court métrage transgenre, la séquence dédiée à… Sheila, que Sébastien interprète sur l’air de « Bang Bang » (chanson tirée du film éponyme de Serge Piollet, sorti en 1967, et reprise de « Bang Bang (My Baby Shot Me Down) » du duo Sonny and Cher), fonctionne comme des prolégomènes en forme de pantomime. Sébastien reprend les paroles de la chanson qui égrène son charme vénéneux d'été meurtrier et se déhanche gracieusement devant Luc qui feint l’indifférence, puis l’exaspération. Mais la transgression est encore insuffisante pour imposer le désir à la torpeur estivale : « J’en ai marre de ta musique de folle », lâche-t-il en se tirant hors du champ, tandis que son camarade poursuit son élégante chorégraphie pré-madonienne. Il faudra donc une robe.
Ozon filme la scène, almodovarienne, casse-gueule sur le papier, avec une maîtrise incontestable, offrant aux corps musculeux des garçons un cadre sobre dans lequel ils évoluent comme sur une scène de théâtre à ciel grand ouvert (il fera de même avec Gouttes d’eau sur pierres brûlantes). Comme quoi, dans la forme comme dans le fond, il suffit généralement de pas grand chose, sinon d’aller au-delà des convenances et des apparences.

Pour une lecture plus sophistiquée de Bang Bang, œuvre inépuisable, voir l'interprétation qu'en fait Xavier Dolan dans Les Amours imaginaires.

12/08/2010

36 Fillette (1987)

361.jpg36 Fillette (1987) est un film qui dérange. Déjà, c’est un bon point. Je me souviens d’avoir un peu naïvement organisé une projection publique, il y a une dizaine d’années, pour illustrer « Biarritz au cinéma » et avoir reçu un accueil, disons, embarrassé de la part des rares spectateurs qui avaient franchi les frimas de l’hiver pour voir sur grand écran le récit d’une adolescente de 14 ans (au demeurant assez insupportable) perdre sa virginité. C’est-à-dire que, d’emblée, Breillat prend le contre-pied de l’image habituellement policée qui colle à Biarritz (mais ce pourrait être Le Pornic ou Monte-Carlo). Chez elle, pas vraiment d’altesses au casino (même si, souvent, Lily se fait traiter de « reine » ou de « princesse » par son entourage en retour de son inconstance mal léchée) ni d’élégant défilé de mode au bord de la mer. C’est le Biarritz populo des campings, de la pluie (il ne pleut jamais, sinon chez Miller et Téchiné, sur l’hôtel du Palais) et des discothèques au mauvais goût des années 1980 qui est étalé sur la pellicule. « L’autre côté » de Biarritz ou de toutes ces stations balnéaires qui offrent le glamour le jour et l’ambiguïté des désirs la nuit. Il n’y a pas de raison que l’argent des casinos et des plus ou moins grosses fortunes bling-bling qui descendent sur la côte ne se transforme pas en monnaie courante pour alimenter la consommation nocturne d’alcool, de drogue et de sexe.

363.jpgLily (Delphine Zentout), bientôt au terme de ses vacances ennuyeuses entourée de parents et d’un voisinage qui continuent à la traiter comme une gamine (alors que, de toute évidence, son corps clame tout le contraire), est en quête. Mais de quoi ? elle-même éprouve du mal à le formuler. De reconnaissance sans doute (sa rencontre avec un musicien réputé de musique classique – le toujours délicieusement strange Jean-Pierre Léaud –, lui donne l’occasion de se livrer). Quelque chose d’irrésistible la pousse à devenir une femme en s’accordant aux assiduités d’un play-boy quarantenaire, désabusé mais intéressé (Étienne Chicot, qui reprend, six ans plus tard, le rôle cynique du dragueur à la petite semaine d'Hôtel des Amériques qui aurait réussi), qu’elle fréquente dans les bars et les chambres d’hôtels, sans pour autant jamais oser passer à l’acte (« tu veux me couper en deux ? » lance-t-elle à son vieil amant dépité). Elle le masturbe, le suce, mais perd sa virginité avec la « girafe rousse » du camping – car Lily, portée par une véhémente colère, habillée en guerrière sombre (sans doute influencée par Madonna dont une affiche orne sa cloison de lit) ne manque pas de répartie ni d’humour. Elle cherche encore autre chose, heureuse du désir qu’elle inspire auprès d’un homme d’âge mur, mais peureuse encore – une enfant.

Breillat réalise un film assez court mai362.jpgs « pas courtois » (comme elle le dit joliment dans le bonus du dvd), qui ne se perd pas en bavardages, tout en imposant quelques longues scènes entre Lily et l’amant manipulé (au sens propre comme au figuré), faites de regards, de silences et d’invectives. Compréhensions et incompréhensions, approches et reculades, séductions et dégoûts installent, dans toute la complexité inhérente à la fragile beauté de l’adolescence, le cadre de cette chronique du désir sans fards ni faux-semblants. Sur le même territoire de vacances que L’Année des méduses (donc en moins niais), dans le même décor de prestige que Mes nuits sont plus belles que vos jours (heureusement en bien moins hystérique !), elle bâtit avec une délicatesse d’entomologiste un portrait de couple à travers l’incarnation de son désir (coupable aux yeux de la société, Lily étant tout de même mineure). À son habitude, Breillat va au-delà de la bienséance, là où ça fat mal, au cœur de l’hypocrisie. Elle le fait avec une détermination et un pragmatisme rares, qui lui ont parfois manqué par la suite dans des œuvres verbeuses, ou racoleuses à force de chercher le scandale. Bref, l’anti-film de vacances, et donc, pour cette raison même, le vrai film des vacances.

11/08/2010

Le Rayon vert (1986)

Le_Rayon_Vert_200p.jpgLes vacances peuvent être cruelles. Il y a ceux qui partent, à deux ou à plusieurs, et ceux qui restent, seuls. Pour Delphine (Marie Rivière), dont le voyage en Grèce a été annulé quinze jours seulement avant le départ prévu, la troisième hypothèse, partir seule, n’existe tout simplement pas. Au-delà de la pression des conventions sociales (qu’elle est seule à supporter, ses copines lui conseillant au contraire de partir à l’aventure), le sentiment d’échec domine sa réaction. Un échec qu’elle ne parvient d’ailleurs pas à formuler, refusant de reconnaître la fin de sa liaison avec Jean-Pierre. Ce n’est qu’une fois arrivée à Biarritz, échangeant avec une voisine de plage – une étrangère : la distance culturelle facilite dans son cas la communication –, qu’elle admet enfin sa disponibilité de cœur. Sinon, à Cherbourg, dans la famille de sa copine interprétée par Rosette, comme à La Plagne, ses échappées contemplatives dans la nature la renvoient à son propre abîme, finissant invariablement par des pleurs arides.
Delphine est insatisfaite, « une plainte », lui lance-t-on même à la figure. Elle s’accroche à une histoire finie et refuse les avances des garçons qu’elle juge invariablement trop dragueurs (plénonasme). « Je suis ouverte », cherche-t-elle à convaincre les autres autant qu’elle-même, alors qu’en réalité elle se referme comme une huître. L’« ailleurs », le « flou » sont les mots et les territoires où elle s’égare, sans y trouver le réconfort espéré.

Le-Rayon-Vert_Eric-Rohmer.jpgDe toutes ses pérégrinations en Normandie, à la montagne, en Pays basque, un seul fil la guide : des cartes à jouer placées mystérieusement sur sa route semblent lui faire signe, là une dame de pique, ici un valet de cœur. Elle les conserve comme des talismans. Tandis que ses amies lui proposent en se moquant de faire tourner les tables ou cherchent à deviner les caractéristiques de son signe astrologique, c’est un autre événement apparemment surnaturel qui va intervenir dans sa fragile existence estivale. Au détour d’une promenade au bord de la mer, elle surprend la conversation d’un groupe de lecteurs au sujet du roman Le Rayon vert, de Jules Verne. S’il existe bien une explication scientifique à l’apparition de cet ultime – et rare – rayon du soleil, Delphine préfère en retenir le phénomène mythique qui veut que l’on peut lire dans le cœur et les pensées de celui que l’on aime. Elle s’en empare comme d’une de ces cartes énigmatiques et poursuit ses escapades solitaires, jusqu’à sa dernière rencontre avec un voyageur de passage qui semble représenter son indéfinissable « idéal romantique ».
Rayon1.jpgEn se promenant avec lui le long de la jetée de Saint-Jean-de-Luz, son regard croise l’enseigne d’un magasin de souvenirs intitulé Le Rayon vert. Cette coïncidence – cette fulgurance électrique susceptible de rompre le flou ou de la tirer de l’ailleurs – l’autorise à proposer à son ami de regarder le coucher du soleil avec elle. Face à l’astre rougeoyant et chaleureux, elle ne peut s’empêcher de pleurer, mais d’une joie cette fois, qui, telle la vue des éléments magnifiques qui s’offrent à elle – eau et ciel mêlés dans une même brûlure –, la submerge. C’est en se perdant que finalement l’on se trouve.

Durant tout le film (Lion d'Or à Venise en 1986), Rohmer aura été d’une férocité inouïe avec ses personnages, mettant en avant la superficialité de leurs impressions et des conversations. La scène de drague à Biarritz avec deux ahuris sortant des fêtes de Bayonne est d’une nullité abyssale. Le « rayon vert », au fond, c’est un peu le Chemin de Croix d’une innocente – qui lit L’Idiot de Dostoïevsky – ou le miracle de Delphine qui aura triomphé de la médiocrité des choses en suivant son propre instinct.

 

30/07/2010

Copacabana

Copacabana1.jpgIl y a des œuvres qui, sans en avoir l’air, arrivent quelque part. Chez Marc Fitoussi, la géographie est contrariée, parce que, dans la vie, on ne fait pas toujours ce que l’on veut. Si la destination du film n’aboutit pas vraiment à Copacabana, peu importe. Le désir de géographie est plus important que la géographie elle-même (voir le final, à la fois délicieux et inattendu, un grand plaisir de cinéma).

À y regarder de près, le désir d’Élisabeth – qui, comme elle n’est pas la reine d’Angleterre, se fait appeler Babou – est tout bête : ça s’appelle le Brésil, comme pour d’autre ce serait les Antilles, Tahiti, ou l’aurore. Chacun met ce qu’il veut dans le sac de voyage. Mais pour Babou, qui a pas mal roulé sa bosse de par le vaste monde, trimballant sa fille d’amant en père de substitution sans visiblement trop réfléchir ni assurer ses arrières, le Brésil a un goût de rêve d’adolescente, qu’elle n’a au fond jamais cessé d’être. La petite cinquantaine décomplexée, elle se retrouve sans emploi ni vraiment le sou, oisive mais sans s’en faire non plus, chignonnée sixties et peinturlurée comme un camion, vivant peu ou prou aux crochets de sa grande et unique fille Esméralda (Lolita Chammah) qui, elle, n’a qu’un désir : ne surtout pas suivre l’exemple maternel. Pour passer le temps, Babou traîne dans les grands magasins hors de (ses) prix, lèche les vitrines des agences de voyage, enregistre des 33 tours de musique brésilienne pour son copain Patrice (Luis Régo) qui n’a pas de lecteur de cassettes. Mais un jour, Esmé décide d’allumer ou d’éteindre la lumière, c’est selon, lui annonçant tout à trac son intention d’épouser Justin, un garçon propre sur lui, et son refus de l’inviter à la cérémonie du mariage. Au bord des larmes, la mère indigne, renvoyée dans ses buts, lui rétorque : « Dans ce cas, tu ne m’appelles plus maman. »

Copacabana2.jpgDeuxième acte du film : Babou se prend en main. Piquée au vif, elle se barre à Ostende pour vendre à l’encan des appartements en multipropriété. Elle loge dans un des appartements témoins en compagnie de trois autres rabatteurs, sous la conduite d’une chef d’équipe (Aure Atika) sans égards. On n’est pas dans It’s a free world, de Ken Loach, mais tout de même. C’est la règle du « tu fermes ta gueule ou tu te casses » qui domine. Curieusement, à ce petit jeu, Babou marque des points, non parce qu’elle est roublarde ou qu’elle intervient en poison-pilote pour monter sa propre société, comme la soupçonnent ses collègues aigris, mais parce qu’elle est sans tabou. Babou est elle-même, ce que ne comprend pas vraiment sa fille, qui souhaite tant ressembler aux autres, ni aucun de la plupart des protagonistes qu’elle croise sur sa route (à l’exception de sa copine Suzanne, délicieusement interprétée, comme d’habitude, par Noémie Lvovsky dans une des meilleures scènes du film à pousser un canapé durant cinq minutes avec Huppert). Inconséquente, égoïste, fantaisiste, mais aussi franche, intelligente et généreuse.

Copacabana3.jpgL’intérêt du film repose sur ce portrait ni vraiment blanc ni assez noir qu’interprète Isabelle Huppert avec une aisance confondante (au fond, c’est une grande actrice comique, il suffit de revoir Coup de torchon ou Huit femmes pour s’en convaincre). Si Babou est une bonne personne, on imagine sans peine l’exaspération qu’elle suscite chez Esméralda. Sa gentillesse détonne cependant moins que son besoin absolu de garder ses rêves, malgré les ans, malgré les autres. Parmi ceux-ci, il y a le Brésil et le bonheur de sa fille. Petit bout de femme perché sur talons compensés, elle fait de son désir une force. Et au diable la géographie.