12/04/2012

Mildred Pierce (2011)

MP2011-affiche.jpg« Mildred ne pouvait briser Véda, quelque battue qu'elle fût. [...] Elle avait peur de Véda, de son snobisme, de son mépris, de son orgueil invincible. Et elle avait peur d'autre chose qui semblait toujours être aux aguets sous l'élocution caressante, affectée de Véda : un désir froid, cruel, grossier de torturer sa mère, de l'humilier, et par-dessus tout de la blesser. »
(James M. Cain, Mildred Pierce, 1941)

Glendale, périphérie de Los Angeles, les années 1930, la Grande Dépression. Mildred Pierce, mère au foyer, lasse des infidélités de son mari, architecte manqué, congédie celui-ci et doit affronter seule la charge de ses deux filles, Véda, l’aînée, et Ray. Particulièrement douée pour la confection des tartes qui lui ramènent un petit pécule, elle met à profit ses talents dans le café qui l’embauche. De tarte en tarte, Mildred ravale sa fierté, apprend le métier et fonde un véritable empire dans la restauration. À force de volonté et d’obstination, d’épouse soumise elle se hisse au rang de femme moderne et émancipée.

Mildred Pierce, Todd Haynes, Kate Winslet, Guy Pearce, Evan Rachel Wood, Brian F. O'Byrne Telle est la ligne de force du roman de James M. Cain, adapté à l’écran par Michael Curtiz, avec Joan Crawford dans le rôle titre (1945), et désormais par Todd Haynes pour la chaîne câblée HBO (2011), dans une mini-série (trans)portée par Kate Winslet. Cependant, la success story qui se dessine sur le papier est contrariée par un élément perturbateur qui la transforme en drame : l’amour fasciné et ravageur que porte Mildred à Veda, qui va littéralement engloutir, corps, âmes et biens, l’une et l’autre.

Alors que le film de Curtiz annonçait d’emblée la couleur du roman noir, Haynes déjoue la partition du thriller pour suivre la spirale démente qui s’empare des protagonistes. Pour cela, il opère avec le tact référencé qui avait fait tout le prix de Loin du Paradis. La longue durée que lui offre le format télévisé est mise à profit pour déployer, avec une puissance d’autant plus impressionnante qu’elle est mesurée – mais aussi déterminée –, la partition arachnéenne de cet affolant portrait de femme. On pense à Henry James et au superbe film qu’en tira Jane Campion.

Mildred Pierce, Todd Haynes, Kate Winslet, Guy Pearce, Evan Rachel Wood, Brian F. O'Byrne Car au final, Mildred aura tout détruit en raison de son aveuglement, y compris la chair de sa chair. Ce qui en fait autant une victime de la cupidité de sa fille qu’une coupable d’avoir fabriqué pareille créature. Là est la grande nouveauté suggérée par Haynes, que d’ériger non pas un, mais deux monstres, dont l’affrontement final, terrifiant, est frontal et plus douloureux que la mort d’autrui qui scellait l’œuvre originale.

Mildred Pierce, Todd Haynes, Kate Winslet, Guy Pearce, Evan Rachel Wood, Brian F. O'Byrne Au passage, le titre de la série abandonne le terme de « roman » pour imposer la vérité nue de Mildred Pearce. Le film (lapsus), en revanche, bénéficie d’une direction artistique raffinée, au nom de laquelle chaque détail semble avoir été pensé pour se fondre dans un décorum (des gargotes de banlieue à l’opéra de Los Angeles, en passant par les villas middle class et les palais de nabab) entièrement mis au service de l’histoire et de ses interprètes. En tête de cette distribution remarquable, Kate Winslet, dans la force de l’âge, confirme, quinze ans après Jude de Michael Winterbottom qu’elle est une des meilleures actrices de son temps. Et Todd Haynes un immense cinéaste et directeur d’acteurs.

11/01/2012

Une vie meilleure

UVM.jpgVoilà vingt ans que Cédric Kahn ne cesse de surprendre, depuis son entrée tonitruante dans le monde du cinéma avec Bar des rails. Et vingt ans qu’il ne faiblit pas, accomplissant chaque film comme on s’engage, comme on porte une responsabilité, comme on assume.

Une vie meilleure, son neuvième opus, porte toujours la même exigence envers ce que peut donner le cinéma, c’est-à-dire une vision des choses, comme Victor Hugo parlait de « choses vues », des détails, des segments, des focales qui, à travers l’observation d’une situation avec personnages, dit quelque chose de l’humanité comme elle va. Rien de plus. Rien de moins. Cela s’appelle l’honnêteté.

Yann (Guillaume Canet) est un garçon honnête. Il n’a rien d’exceptionnel, il galère dans une cantine publique, il force les portes pour dégoter un boulot de chef cuisinier dans un restaurant branché au Palais Royal, se fait remballer par manque de référence mais décroche un rendez-vous avec une des serveuses qui deviendra la femme de sa « vie meilleure ».
Ensuite, tout va très vite. « Tu me donnes combien de chances de passer la nuit avec toi ? » demande-t-il à Nadia (Leïla Bekhti). Au « zéro » de la réponse, il ajoute un assaut de baisers irrésistibles. La fille succombe. Yann est ainsi : il agit comme le porte son désir ou son inspiration, avant de réfléchir. Ensuite, il est trop tard.

Eux.jpgKahn enchaîne les séquences. Ils sont en couple. Elle a un enfant, Slimane (Slimane Khettabi), aux yeux d’un noir éclatant. Le coup (de foudre) d’un soir se transforme en famille. Ensemble, ils ménagent leur temps libre. Un jour de promenade au bord d’un lac, Yann découvre une construction en bois derrière les broussailles. La vie meilleure aura un toit, une cheminée en brique, des tables et des fourneaux pour recevoir les clients du futur restaurant. « Qu’allons-nous faire de tous ces plaisirs ? » chantaient les jeunes mariés de Peau d’âne. Mais les amants du bord du lac n’ont que leur bonheur pour toute fortune. Ils doivent emprunter, négocier, se serrer la ceinture pour bâtir leurs rêves. L’énergie de Yann, la fraîcheur de Nadia suffiront-ils ?
Bien vite, les obstacles s’écroulent à chaque fois plus lourdement sur le chemin de leur projet, contribuant à les ruiner au fur et à mesure qu’ils semblent devoir, par la force de leur enthousiasme, par leur énergie, toucher au but.

Ils.jpgC’est là que le film emprunte un nouveau chemin. Si les affres du surendettement ne sont pas occultées, non plus que la crise du couple qui perd pied (donnant l’occasion à Guillaume Canet de livrer une performance impressionnante), les contours d’une nouvelle relation se tissent, entre le beau-père et l’enfant, l’un progressant vers l’autre en même temps qu’ils s’affrontent, par la force des choses : parce qu’il faut bien affronter quelqu’un pour se prouver à soi-même que l’on existe. Entre-temps, la mère est partie au Canada tenter une nouvelle chance, pas tout à fait sans eux, mais quand même en solitaire. Elle s'y fond, y disparaît.
Grâce à un cadre toujours juste, Kahn évite le panneau du sentimentalisme. Il plonge ses protagonistes dans la précarité la plus à nu, dans l’exploitation la plus tristement commune, celle du logement, mais montre que cela ne change rien aux rapports entre les êtres humains : une journée à vingt-quatre heures, avec ses hauts et ses bas, ses mauvaises grâces et ses plaisirs furtifs. Yann cherche désespérément à rembourser ses dettes, Slimane garde la tête haute et le regard droit malgré la perte cruelle de sa mère. Et c’est au final la force que chacun aura puisé en lui-même et en l’autre, qui permettra de donner tout son sens à la vie nouvelle du titre. Une force que recèle Yann qui, sur un coup de dé, abolit le destin.

08:55 Publié dans Films très bien vus, Sorties 2011 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | | | Digg! Digg |  Facebook

04/01/2012

2011 dans le rétroviseur

Il est de tradition, pour bien clôturer une année qui s'écoule, d'en retenir le meilleur, et d'oublier le pire.

2011.jpg

 

1. The Tree of Life, Terrence Mellick

2. Le Gamin au vélo, Luc et Jean-Pierre Dardenne         

3. L’Exercice de l’État, Pierre Schoeller

4. Shame, Steve McQueen

5. A Dangerous Method, David Cronenberg

6. Melancholia, Lars Von Trier

7. Une séparation, Asghar Farhadi

8. Drive, Nicolas Winding Refn

9. Le Stratège, Bennett Miller

10. Au-delà, Clint Eastwood

11. Hugo Cabret, Martin Scorsese

12. Essential Killing, Jerzy Skolimowski

13. J’ai rencontré le diable, Kim Jee-won

14. This Must Be The Place, Paolo Sorrentino

15. We Need To Talk about Kevin, Lynne Ramsay

16. La Piel que habito, Pedro Almodovar

17. Black Swan, Darren Aronofsky

18. Le Havre, Aki Kaurismaki

19. Animal Kingdom, David Michôd

20. Pater, Alain Cavalier

31/12/2011

Hugo Cabret

Hugo Cabret, Martin SCorsese, georges Méliès, Asa Butterfield, Jude Law, Ben Kingsley, Sacha Baron Cohen, Chloe Grace MoretzMartin Scorsese a capturé un rêve, celui de faire revivre Georges Meliès à travers ses films. Et Hugo Cabret, preuve d’amour pour le cinéma comme on n’en fait plus, est un régal.

Le cinéma est mouvement. Le premier film des frères Lumière, qui montre l’entrée en gare d’un train à La Ciotat, effraie les spectateurs. Hugo Cabret (Asa Butterfield), jeune orphelin qui explore les arcanes d’une gare ferroviaire pour en remonter quotidiennement les horloges, fait un cauchemar terrifiant où, manquant d’être lui-même écrasé, une locomotive lancée à vive allure transperce l’ossature en verre et métal de Montparnasse pour s’écraser furieusement sur la chaussée. Ce rêve est la prémonition d’un drame qui manquera d’arriver à l’enfant d’un cheveu. Tel est le fonctionnement narratif du film de Scorsese, qui établit un fin maillage de correspondances entre 7e art, subconscient et réalité.

Hugo Cabret, Martin SCorsese, georges Méliès, Asa Butterfield, Jude Law, Ben Kingsley, Sacha Baron Cohen, Chloe Grace MoretzPour dire la vérité, de 7e art, il n’est pas encore tout à fait question dans ce Paris d’entre-deux-guerres qui fleure bon le début du siècle. Cabret est pris la main dans le sac par un vieux vendeur de jouets (Ben Kingsley) établit au sein de la gare, alors qu’il tente de dérober une souris mécanique. Le marchand, faisant vider ses poches au garçon, découvre alors un carnet de croquis dans lequel se succèdent des ébauches pour un automate dont le souvenir l’étreint péniblement. Hugo tient le calepin de son père, spécialisé dans les réparations de machines en tous genres, récemment décédé. L’objet exerce ainsi une force, sur l’un et l’autre des protagonistes, chacun à un bout de l’échelle humaine, qui les dépasse. La résolution de cette double énigme aboutira à celle du film, la résurrection merveilleuse d’un des pionniers du cinématographe, Méliès, premier artiste maudit en ce domaine.

Hugo Cabret, Martin SCorsese, georges Méliès, Asa Butterfield, Jude Law, Ben Kingsley, Sacha Baron Cohen, Chloe Grace MoretzHugo Cabret opère en deux temps. D’un côté, le jeune héros du titre à l’allure romanesque, ne cesse de bouger, de gesticuler, de farfouiller dans tous les sens de la gare, monstre arachnéen d’acier, et surtout parmi ses passages et recoins les plus dissimulés, les plus délaissés. Là, dernier des hommes, il se réfugie à l’abri du chef de gare (Sacha Baron Cohen, irrésistible) qui fraie le long des couloirs, des galeries et des quais en quête de chair fraîche qu’il destine à l’orphelinat. Là aussi il fait partager à sa jeune complice Isabelle, la filleule du marchand de jouets (Chloe Grace Moretz, vue récemment dans Killing Fields), ses sentiments les plus intimes, ses ardeurs – pour l’automate qu’il tente de réparer – comme ses détresses – la solitude, la perte d’un père qui le laisse littéralement sans repères. La réponse vient précisément de celui qui n’est le père de personne, sinon de tous, car il est celui de tous nos rêves.

Hugo Cabret, Martin SCorsese, georges Méliès, Asa Butterfield, Jude Law, Ben Kingsley, Sacha Baron Cohen, Chloe Grace MoretzScorsese prend soin de préciser que les frères Lumière méconsidéraient la portée de leur propre invention, dont ils prenaient le succès inaugural pour un effet de mode passager. Méliès, au contraire, qui découvre le cinématographe sur un stand forain et en est littéralement émerveillé, y croit. Il place aussi sec toutes ses économies dans la conception d’une caméra, la création de costumes, de décors, l’aménagement d’un studio et s’engage dans une entreprise féerique de production et de réalisation qui comptera plus de cinq cents films*. Scorsese retrace ces débuts passionnés et euphoriques avec jubilation, profitant de l’occasion pour montrer au public d’aujourd’hui qui en est souvent ignorant des extraits originaux et ne résistant pas au plaisir d’en tourner également des reproductions, pénétrant alors dans les coulisses, dans l’arrière-boutique, dans l’esprit génial de son mentor en pellicule (il interprète d’ailleurs furtivement le photographe qui l’immortalise devant ses studios de verre). De fait, ce second temps d’Hugo Cabret, qui s’impose comme l’aboutissement logique de la gesticulation drôle et enjouée de la première partie, renvoie aux origines de l'imaginaire de Méliès, à la prestidigitation, à la magie pure. Et la 3D, technique du XX° siècle, rarement aussi bien utilisée, ajoute encore de la splendeur à ce trésor perpétuellement réinventé qu’est le cinéma.

* Le Voyage dans la Lune, de 1902, pièce maîtresse de la mécanique dont procède Hugo Cabret, a été récemment restauré et projeté dans sa version coloriée, au dernier festival de Cannes.

28/12/2011

Killing Fields

killing fields,jeffrey dean morgan,sam worthington,jessica chastain,ami canaan mann,michael mannKilling Fields désigne une zone de bayou non loin de Texas-City, sur la baie de Gavelston, golfe du Mexique. La police locale enquête sur une série de meurtres de jeunes femmes dont les corps sont retrouvés atrocement mutilés (le scénario est inspiré d’une histoire vraie apparemment non élucidée). Les détectives Brian Heigh (Jeffrey Dean Morgan) et Mike Souder (Sam Worthington), ainsi que l’ex-épouse de ce dernier, Pam Stall (Jessica Chastain), également enrôlée parmi les forces de l’ordre du comté voisin, suivent plusieurs pistes au gré des cadavres semés sur leur route, des disparitions et des messages que leur adressent sporadiquement les criminels. Les recherches pénètrent les faubourgs déshérités de la petite cité industrielle où alcool, drogue et prostitution semblent faire bon ménage, mais elles finissent par converger vers ces marécages désolés, territoire de mixtion où la loi est celle du plus fort. À l’occasion de l’enlèvement d’une gamine (Chloe Grace Moretz) pour laquelle les policiers s’étaient pris d’affection, les limiers pénètrent ces zones de non droit et se retrouvent face à eux-mêmes.

Ami Canaan Mann, fille de Michael Mann (ici producteur), multiplie les points de vue, ceux des flics, ceux des éventuels suspects, ceux des victimes ou des proies, au risque de, parfois, générer de la confusion. C’est sans doute le principal reproche à objecter à ce film, qui s’épuise un peu tout seul à chercher un ton. Mais il ne démérite pas non plus parmi la très longue série de serial killer movies, un genre en soi désormais.

26/12/2011

Le Havre

le havre,aki kaurismaki,andré wilms,kati outinen,blondin miguel,jean-pierre léaud,jean-pierre darroussin,pierre etaixL’homme est-il bon ? Et à quoi ?
L’histoire que développe Aki Kaurismaki est simple : un ancien sans domicile fixe devenu cireur de chaussures ambulant, Marcel Marx (André Wilms), qui a été recueilli par une femme originaire d’Europe du Nord, Arletty (Kati Outinen), croise la route d’un enfant africain émigré clandestin et séparé des siens, Idrissa (Blondin Miguel). Cela se passe au Havre, de nos jours, même si le metteur en scène, à son habitude, donne aux décors, aux costumes, aux accessoires des tonalités tantôt Technicolor, tantôt un peu fanées, qui brouillent les cartes du temps.

De fait, dès le premier plan, le ton est donné. Une gare, quelques personnages isolés, des regards qui s’interrogent, le prémisse d’un film noir. Noir, oui, en partie, mais pas dans le genre polar. Le choix des lumières, la vétusté du cadre, le jeu de regard des acteurs plongent d’emblée le film dans un climat d’entre-deux qui fait du port du Havre, aux trois quarts détruit durant la Seconde Guerre mondiale et à l’architecture si intensément particulière, un site à la fois connu, reconnu et ingurgité par le cinéaste finlandais. Du familier et de l’insolite.

le havre,aki kaurismaki,andré wilms,kati outinen,blondin miguel,jean-pierre léaud,jean-pierre darroussin,pierre etaixPar ailleurs, Kaurisamki choisit pour interpréter ses rôles principaux des acteurs fortement identifiés, tel Jean-Pierre Darroussin, dont la présence contribue à créer des parallèles avec l’œuvre de Guédiguian ; et pour les rôles secondaires des gueules, des tronches qui, anonymes ou non (Jean-Pierre Léaud, Pierre Etaix), entretiennent des accointances avec une francité propre au cinéma populaire des années trente à cinquante : celle des quartiers modestes où il fait bon vivre malgré les difficultés de l’existence, des mélanges portuaires où l’on se bat et l’on s’entraide, des sentiments simples et francs fussent-ils désaccordés.

Pourquoi Le Havre d’ailleurs ? Peut-être tout simplement pour Little Bob, le groupe de Roberto Piazza, originaire de la ville, qui joue une des scènes clés du film. Un genre et une gueule, un fils d’Elvis sur l’éternel retour, pas vraiment branché, et dont les interprétations, soudainement, paraissent étonnamment modernes. De cette modernité, comme inusitée, dont Kaurismaki s’amuse et dont se pare le café où se croise toute cette petite troupe d’individus au grand cœur.

le havre,aki kaurismaki,andré wilms,kati outinen,blondin miguel,jean-pierre léaud,jean-pierre darroussin,pierre etaixCar voilà, du cœur il y en a dans Le Havre, et à revendre, malgré le gris du ciel et des jours, la maladie qui frappe sans crier gare, l’injustice qui s’exprime avec force de loi. Pour permettre au jeune Idrissa de rejoindre sa mère en Angleterre, Marcel Marx, tout lunaire qu’il paraît, va remuer ciel et terre, et finalement opérer des miracles.
Dès sa première rencontre avec Idrissa, son choix est fait. Cireur de chaussures, il est au bas de l’échelle, il lave les chaussures des puissants, qui sont souvent aussi les plus corruptibles. Donc il sera du côté de l’enfant noir, échappé d’un container, plongé dans l’eau froide de la Manche, dissimulé dans un placard, et qui devra son salut à un double tour de prestidigitation (tel celui qui sauva Fanny et Alexandre, chez Bergman, dans un coffre diabolique). Marx le bien nommé est moins aimable pour son opiniâtreté que pour l’assurance avec laquelle il a d’emblée pris Idrissa sous son épaule. Car loin de la pollution politique et médiatique, et des lois dramatiques votées sous la pression populiste, il est simplement question de vies humaines.Cela ne souffre pas de débat, en principe.

le havre,aki kaurismaki,andré wilms,kati outinen,blondin miguel,jean-pierre léaud,jean-pierre darroussin,pierre etaixKaurismaki ne démontre rien. Il montre. La pauvreté, la faiblesse. L’exploitation, la vilenie. Les démunis sont solidaires. Les puissants aussi. Chacun de son côté. Il montre une société qui chavire car elle ne sait plus accueillir. Mais il montre aussi, avec sa distanciation et son humour habituels, l’espoir. Même si, dehors soufflent les vents mauvais.

24/12/2011

A Dangerous method

a dangerous method,david cronenberg,sarah gadon,keira knightley,viggo mortensen,michael fassbender,vincent cassel,christopher hampton,jung,freudPour qui n’aurait pas suivi la carrière récente de Cronenberg, A Dangerous Method  laisserait accroire, nonobstant son titre ambivalent, que le cinéaste canadien s’est assagi. Or il n’en est rien. Laissant derrière lui des expériences abouties où le corps humain subissait des transformations qui poussaient à ses extrêmes limites la notion d’intégrité, il s’est engagé depuis quelques films dans une observation méthodique des dérèglements de la pensée, traitant, non plus au propre, mais bien au figuré l’expression « être hors de soi ». En cela, il ne dévie pas de ses préoccupations de toujours. Au contraire, il les approfondit, allant désormais chercher aux origines les racines potentielles du désordre avec lequel doit faire la psyché.

En cela, la séquence d’introduction est passionnante, qui expose une patiente, Sabina Spielrein, atteinte de ce que les psychiatres du 19° siècle qualifiaient commodément d’hystérie, portée aux bons soins du docteur C. G. Jung (Michael Fassbender). La jeune malade témoigne physiquement des traces de la névrose qui la ronge, jusqu’à s’en trouver déformée et repoussante : Keira Knightley livre à cette occasion une interprétation proprement fabuleuse, parvenant sans recours aux effets spéciaux à rendre, non seulement crédible mais poignant le cas qu’elle incarne. Cette illustration par l’exemple de la somatisation est la clé de voûte à partir de laquelle s’élabore le redoutable scénario de Christopher Hampton.

a dangerous method,david cronenberg,sarah gadon,keira knightley,viggo mortensen,michael fassbender,vincent cassel,christopher hampton,jung,freudPour traiter ce cas, Jung applique les principes de Sigmund Freud (Viggo Mortensen), qu’il ne connaît pas encore, et va progressivement permettre à Sabina S. de recouvrer tout ou partie de son intégrité… en même temps qu’il lui dérobera sa virginité. Le film est ainsi composé d’un incessant jeu de tiroirs que l’on pousse ou que l’on tire – mais nul acte n’apparaît sans conséquence –, à l’image de celui qu’actionne le Dr Gross (Vincent Cassel) dans un bureau qui n’est pas le sien pour dérober une fiole d’excitant. En retour, Gross (dans lequel Michael Fassbender pourra trouver une réplique de Brandon, le personnage de sex addict qu'il interprète dans Shame), lui-même en proie à une aliénation dont il admet qu’elle le dépasse, poussera l’intègre Jung à franchir la ligne sacrée qui détermine le territoire du praticien et celui de l’amant.

Partant, la fracture avec Freud ne cessera de s’élargir. L’aîné – un juif viennois économe qui accumule les livres et les bibelots exotiques mais privilégie la création à la sexualité – reproche précisément à celui qu’il adoube hâtivement comme son fils spirituel de s’égarer vers d’autres voies que celle dictée par la psychanalyse. Le second – un protestant zurichois aisé aux goûts bourgeois et qui succombe à la passion –, cherchant à justifier ses actes par une théorie en constante révolution, pousse l’affrontement à un degré d’intensité tel qu’il provoque chez Freud un malaise. Lequel s’écroule, figuration frappante du meurtre œdipien.

a dangerous method,david cronenberg,sarah gadon,keira knightley,viggo mortensen,michael fassbender,vincent cassel,christopher hampton,jung,freudTout en peignant les pères (et leurs descendants) de la psychanalyse et de la psychologie comme de grands malades (Freud en toute maîtrise, Jung en toute déviance), Cronenberg filme avec un classicisme assumé cette histoire de monstres qui s’entredévorent. Sa puissance cinématographique est désormais là, dans son aptitude à dominer et à confronter la tension entre le conscient et l’inconscient, l’organique et le psychisme, le corps et l’âme (et on comprend en quoi la double personnalité de Jung a pu le passionner), sans désormais plus avoir recours à l’hémoglobine et aux démonstrations fantastiques. A Dangerous method, tendu et cérébral à première vue, se révèle bientôt, pour peu qu'on se laisse emporter dans les profondeurs de la joute réthorique, d’une violence et d’une force démesurées qui laissent pantois.

23/12/2011

Des vents contraires

des vents contraires,jalil lespert,benoît magimel,isabelle carré,antoine duléry,bouli lanners,ramzy bedia,marie-ange casta,daniel duval,aurore clément,audrey tautouUne femme disparaît. Derrière elle, un homme, écrivain en panne d’inspiration, et leurs deux enfants tentent de survivre. Dépassé par la situation, l’impossibilité du deuil, Paul Anderen (Benoît Maginel) se replie à Saint-Malo, dans la maison familiale que lui a préparée son frère (Antoine Duléry). Celui-ci l’embauche dans sa petite auto-école, tente de renouer des liens distendus.

Jalil Lespert, aussi juste aujourd’hui derrière qu’habituellement devant la caméra, ne démontre rien, constate, expose les apparences pour mieux les déjouer. Paul Anderen est lesté d’un poids qui l’accable et le rend fou, dont il ne peut se débarrasser, même s’il croit pouvoir l’oublier dans l’abrutissement, la réhabilitation du nouveau foyer ou l’alcool. À l’écart du pathos, comme de l’émotion gratuite, son parcours trébuchant s’épaissit au fur et à mesure des rencontres qu’il fait de retour au pays natal : son frère, auquel il s’affronte après un silence de longues années durant lesquelles le père est mort, des clients de l’auto-école auprès desquels il trouve désir, amitié ou filiation, le père d’un gamin d’école de son propre fils comme un possible reflet de lui-même, une femme flic (Isabelle Carré) qui le cerne mais, aussi, qui l’accompagne, l’aide à mettre de l’ordre dans sa vie. Les tragédies qui émaillent chacune de ces rencontres, dans le souvenir ou la brutalité de la confrontation, constituent moins des ressorts scénaristiques que les paliers qui mènent au dessillement final.

des vents contraires,jalil lespert,benoît magimel,isabelle carré,antoine duléry,bouli lanners,ramzy bedia,marie-ange casta,daniel duval,aurore clément,audrey tautouDe beaucoup, Lespert fait presque rien, laissant aux acteurs la charge de transfigurer le drame. Et, de fait, rarement Benoît Magimel et Isabelle Carré auront été aussi accomplis, de même que la pléiade de seconds rôles, Bouli Lanners, Ramzy Bedia, Marie-Ange Casta, Daniel Duval, Aurore Clément ou Audrey Tautou, comédiens magnifiques en quelques brèves scènes.

 

20/12/2011

Mission impossible 4 : Protocole Fantôme

Mission impossible 4 Opération Fantôme, Tom Cruise, jeremy renner, brad birdCadré, filmé, mis en scène et interprété en dessous du niveau de flottaison (seul Jeremy Renner tire à peu près son épingle du jeu), le quatrième opus de la célèbre marque rachetée par l’ex-wonder boy Tom Cruise est surtout très médiocrement écrit. De toute évidence, l’histoire a été troussée vite fait, mal fait durant la grève des scénaristes. Sinon comment expliquer cette incapacité à tenir le fil narratif plus d’un quart d’heure ? au contraire du précédent volet entièrement tendu par la quête d’une énigmatique (et qui le restera) « patte de lapin ». Ici, un code en remplace un autre dans la plus grande indifférence. Le film roule dès les premières images sur tapis roulant, téléguidé selon des poncifs passablement éculés depuis les James Bond des années 1970 et 1980 (affrontement USA-Russie sous couvert de guerre nucléaire pilotée par un savant fou…).

Tout est mis au service de la seule action, qui elle-même ne sert qu’un but : la remise sur orbite de la star autoproduite dont la splendeur a quelque peu pâli ces dernières années. A bientôt cinquante ans, Cruise, dopé à la méthode Coué, s’évertue à lutter contre le temps qui passe à l’aide de chirurgie esthétique, de musculation intensive (et dangereusement hypertrophique) et d’acrobaties plus spectaculaires les unes que les autres. Pourquoi pas, au fond.

Mission impossible 4 Opération Fantôme, Tom Cruise, jeremy renner, brad birdMais si la plupart des situations, et surtout les cascades, sont improbables – cela fait longtemps que le cinéma américain ne fait pas dans la dentelle avec l’invraisemblance de ses héros, fussent-ils simplement espions –, elles sont traitées avec une désinvolture, et même une vulgarité qui frôlent l’irrespect pour le spectateur-gogo. Or celui-ci n’est pas complètement idiot, et s’il est prêt à avaler bon nombre de couleuvres pour garantir le confort que lui apportent ce genre de superproductions potentiellement divertissantes, il souhaite quand même être traité avec des égards, ne serait-ce que ceux dus au tarif de la place de cinéma qu’il vient d’acheter. En magie, on nomme « prestige » l’artifice qui permet à rendre crédible ce qui, de toute évidence, ne peut l’être. Car, pour tout enchantement, il faut un enchanteur mais aussi un enchanté. C’est ce qui nous fait croire, par exemple, à la vérité des comités musicales. Rien de tel avec ce Protocole Fantôme (de Brad qui ? Bird) blafard et crépuslaire qui, à défaut de totalement ennuyer (suivre le trajet d’une mallette robuste et métallique dans un parking de voitures folles qui jouent au flipper peut réveiller, pourquoi pas, des plaisirs pré-pubères), ne séduit jamais. Fantôme, Cruise l’est devenu, qui n’est plus que l’ombre de lui-même.

13/12/2011

Les Lyonnais

les lyonnais,olivier marchal,gérard lanvin,tcheky kario,étienne chicot,daniel duvalOlivier Marchal a vu Mesrine et Carlos, mais ses années soixante-dix à lui sont indéfectiblement empreintes des polars et films de société de cette époque, dont il s’est visiblement nourri. Il alterne entre ces deux styles sans convaincre, de même qu’il fait évoluer son récit à vingt ou trente années d’intervalle, entre les débuts du gang des Lyonnais et son épilogue, sans choisir. Du coup, le récit ne décolle pas avant une bonne heure et le défaut criant de ressemblance entre les protagonistes jeunes et vieux n’aide pas. Ça se veut neuf, mais c’est du cinéma à papa, fût-il de gauche. À vouloir effleurer cent sujets pour ne retenir qu’une banale histoire d’amitié et de trahison, Marchal rate sa cible, et sur la gamme sentimentale, et sur le plan du film d’action, et sur le registre politique (l’épisode du SAC aurait mérité un traitement moins par-dessus de la jambe).

Restent les acteurs et ce que chacun véhicule par sa propre filmographie. Le temps qui passe depuis vingt ou trente ans se mesure sans faux-semblants sur les visages et les corps de ces Lyonnais virils et hors d’âge. Gérard Lanvin (au curieux brushing poivre et sel), dont le gabarit massif et musclé s’impose dès les premières images du film, a laissé derrière lui le jeune commercial naïf et manipulé par Piccoli d’Une affaire d’hommes. Tcheky Kerio, à l’allure fatiguée, en bout de course, était au terme des années 1980 fou amoureux de Pascale Ogier dans Les Nuit de la pleine lune. Désormais lui aussi usé, mille ans dans la (toujours belle) gueule, Daniel Duval fréquentait déjà les milieux interlopes, avec une nervosité sans égale, dans La Débande aux côtés de Miou-Miou. Quant à Étienne Chicot, s’en souvient-on ? il jouait les playboys de plage dans 36 Fillette : méconnaissable, défiguré, il donne dans le film de Marchal en une scène soudainement fabuleuse, quasi mythique, toute l’ampleur d’un talent trop rarement sublimé. Que reste-t-il des Lyonnais ? Leurs vingt ou trente ans.

 

12/12/2011

Carnage

Carnage, Roman Polanski, Jodie Foster, Kate Winslet, John C. Reily, Christoph Waltz, Yasmina Reza, Isabelle HuppertL’argument, simple, est exposé d’entrée de jeu – car il s’agit bien d’une partie, pas très fine mais franchement réjouissante, à quatre. Même si les deux protagonistes principaux en sont quasiment exclus physiquement, il n’est question, a priori, que d’eux : dans un parc new-yorkais, un gamin, muni d’un bâton, en frappe un autre, lui causant la perte de deux incisives. Dès lors, sortez les crocs.

Les parents concernés (« cons cernés », pour faire du Boris Vian) se retrouvent dans l’appartement familial de la « victime » – mais sans lui, donc, ni son « agresseur » – pour établir le constat, déterminer les responsabilités, tout en arrondissant les angles. Tel est, du moins, le point de départ d’un joli programme qui ne le restera pas très longtemps. Le point d’arrivée justifiera le titre : un carnage. Entre les deux, la tension, selon des degrés variables, va faire exploser le politiquement correct auquel se réfèrent, chacun à sa manière, les personnages de cette comédie à peine dramatique mais réellement sarcastique.

Là était d’ailleurs la faiblesse de l’histoire développée initialement par Yasmina Reza dans sa pièce de théâtre : taper sur le politiquement correct de nos jours n’a plus vraiment de sens, puisque il est devenu politiquement correct de le faire (ou l’inverse)… Reza enfonce les portes ouvertes des bonnes consciences occidentales qui s’enflamment pour les malheurs du Tiers-Monde tout en restant à distance des réalités qui les concernent. Le rôle de l’avocat, interprété par Waltz, dont les échanges sont incessamment interrompus par le vrombissement de son mobile, révèle le cynisme de la méthode. En cela, le succès du Dieu du carnage, en son temps porté par Isabelle Huppert, reste un mystère. Beaucoup de bruit pour rien…

Carnage, Roman Polanski, Jodie Foster, Kate Winslet, John C. Reily, Christoph Waltz, Yasmina Reza, Isabelle HuppertPolanski est plus malin. Il resserre le contenu initial autour d’une seule rencontre parentale, et surtout s’installe aux commandes. Le huis-clos, genre dans lequel il excelle, est l’occasion pour lui de démontrer vite fait, bien fait, après une période de claustration helvétique aussi absurde qu’hyper médiatisée, qu’il est un immense metteur en scène et directeur d’acteurs. Du coup, le Carnage, débarrassé de sa pompe divine, prend tout son sens et l’on assiste à un jubilatoire jeu de massacre faussement courtois et vraiment vache, dominé par Jodie Foster, qui reprend le rôle d’Huppert, et Kate Winslet. La défense de l’Afrique par la première, les nausées furieuses de la seconde constituent quelques uns des sommets d’un film qui démarre au quart de tour pour s’achever en explosion, tandis que John C. Reilly et Christoph Waltz, non moins bons, sont cantonnés dans des rôles de machos plus convenus. À ce tarif là, on en redemande.

11/12/2011

Shame

shame,steve mcqueen,michael fassbender,carey mulligan,james badge dale,nicole beharie,harry escottCeci est son corps. Celui de Brandon, efficace trader new-yorkais allongé sur des draps qui pourraient être ceux d’un linceul s’il était mort : ainsi apparaît-il pour la première fois dans Shame, nu, dépouillé, plongé dans des pensées d’un autre monde. Puis ce corps se met en mouvement, d’abord imperceptiblement, puis se déplace, automatiquement – dans le métro, sous terre, un de ses territoires de chasse – pour se rendre au travail – dans un des innombrables bureaux du skyline, in the air, toujours guidé par une seule et dévorante obsession : le sexe.

Il vit seul jusqu’à l’intrusion inopinée de Sissy (Carey Mulligan), sa jeune sœur un peu paumée, qui, à l’occasion d’un tour de chant en ville, s’installe pour quelques jours dans son appartement blanc, gris, noir, impeccablement propre, aux lignes lisses et franches comme les fenêtres des buildings qui se répètent à l’infini, de jour comme de nuit, en arrière-plan. Brandon (Michael Fassbender) est l’un de ces occupants anonymes, et différent.

shame,steve mcqueen,michael fassbender,carey mulligan,james badge dale,nicole beharie,harry escottSissy est perdue, éperdue d’on ne sait quoi mais Brandon, contre toute évidence, se refuse à lui apporter son attention, tout juste la retient-il par le coin du manteau lorsqu’elle s’immisce trop près des rames du métro, vêtue drôlement d’un chapeau et d’un manteau vintage qui dissimulent sa détresse, quand lui ne se départit jamais d’une élégance neutre qui lui sert d’armure. Tout à la satisfaction de son propre plaisir absolu et solitaire – relations tarifées, masturbations compulsives, backrooms, cela ne s’arrête jamais, et la frustration, quand elle advient (son boss couchant avec sa sœur dans son propre appartement), mêlée à une indicible jalousie, est intolérable –, il dénie à Sissy le droit d’empiéter sa propre vie. C’est pourtant ce qu’elle fera, en désespoir de cause, lestée autant que lui d’un poids qui vient du passé mais dont on ne saura rien. L’émotion vient d’un tour de chant merveilleux et cristallise tout le film : tandis qu’elle fredonne « It’s up to you ! » du standard New york, New york, il ne peut s’empêcher de retenir des larmes qui proviennent d’un fin fonds insoupçonnable.

Car plane en permanence l’ombre d’une menace, celle que formule l’enfermement dans lequel s’est introduit Brandon, celle d’une jouissance aliénante, vertigineuse, qu’il juge lui-même dégoutante, honteuse, et dans laquelle il s’abîme jusqu’à l’oubli de sa propre existence. Son corps élancé et puissant a les allures d’un félin à l’affût, mais dès que les sentiments s’en mêlent il se révèle incapable d’accéder à la satisfaction promise, tant la sexualité autocentrée qu’il s’est construite le hante. Cette régression n’a d’autre issue que celle qui mène à l’autodestruction et qu’il trouvera, au-delà de la déchéance à laquelle il accède sciemment, méthodiquement, dans l’image que lui renverra, in fine, sa propre sœur. La mort, dans les images (le linceul du début auquel succède le plan du visage de Brandon qui devient sépulcre, les virus informatiques, le cancer du clito que lui hurle au téléphone une conquête hystérique ou nymphomane). L’impasse est totale, la tristesse infinie.

shame,steve mcqueen,michael fassbender,carey mulligan,james badge dale,nicole beharie,harry escottSteve McQueen filme cette descente aux enfers en plasticien surdoué qu’il est, jouant avec une touchante délicatesse (que renforce la partition lyrique de Harry Escott) et une immense maîtrise des rythmes, des points de vue, des cadres et des lumières pour créer des troubles, des incisions, des micro ruptures (la vertigineuse composition des écrans et des transparences) dans un récit à peine accidenté. Shame, à la mise en scène de bout en bout saisissante, porté par des acteurs (Michael Fassbender en tête) sublimes, n’est en cela jamais sordide, ni dans les images ni dans le explications (qu’il ne donne d’ailleurs pas), et impose avec une force inouïe au cinéma sa beauté polaire et terrifiante.

02/12/2011

Le Stratège

le stratège,bennet miller,brad pitt,philip seymour hoffman,robin wright,jonah hillLe base-ball est le sujet de film que tout spectateur français même bien attentionné fuit en courant : on n’y comprend rien. De fait, Le Stratège est, de ce côté-ci de l’Atlantique, un échec commercial patent comme le wonder boy Brad Pitt n’en a guère connu dans toute sa carrière. Et Bennett Miller ne choisit pas la facilité pour le traiter, mettant franchement les mains dans le cambouis pour observer à la loupe, plus de deux heures durant, le moteur de l’équipe d’Oakland, une formation de seconde catégorie qui, avec un budget trois fois moins garni que celui de New York, parvient à se frotter aux meilleurs. Mais les lois de l’argent sont parfaitement pénétrables et fort redoutables : une fois le grand soir passé, le manager des Oakland Athletics, Billy Beane (Brad Pitt) voit un à un ses meilleurs joueurs attirés par des sirènes plus fortunées. Une nouvelle saison s’annonce et, malgré les résultats encourageants qu’il vient d’engranger, il ne dispose d’aucun budget supplémentaire pour remonter son équipe. Butant sur les règles implacables du marché aux bestiaux sportifs, il finit par prendre tout le monde à contre-pied en imposant des recrutements établis sur des critères mathématiquement vérifiés par les seules performances des jours. Une technique qu’il impose au mépris des avis des spécialistes du club et tout particulièrement de l’entraîneur Art Howe (Philip Seymour Hoffman) qui s’affirmera comme un des pourfendeurs les plus acharnés de cette stratégie qui néglige le ressenti.

le stratège,bennet miller,brad pitt,philip seymour hoffman,robin wright,jonah hillMême si on n’y comprend pas toujours grand chose, le talent immense de Miller (déjà auteur du génial Capote) et la prestation remarquable de Brad Pitt rendent de bout en bout le film intriguant, saisissant, passionnant : sans ostentation, il se passe toujours quelque chose, un plan, un geste, un mouvement de caméra pour garantir l’attention et le plaisir.

 

01/12/2011

Time Out

andrew niccol,justin timberlake,cillian murphy,amanda seyfriedIl sera un temps que les plus de vingt-cinq ans ne connaîtront pas. Du moins tous n’auront pas cette chance. Les plus fortunés et les plus roublards deviendront immortels, au détriment du reste de l’humanité qui, cantonnée dans des zones de ségrégation, servira de chair à canon générationnelle. La vérité est un time code gravé dès la naissance sur le bras des individus.

Pour son quatrième long métrage, Andrew Niccol explore à nouveau une science fiction en léger décalage avec la réalité que nous vivons : une sorte de projection plausible du futur à partir des canons moraux de l’époque. Si Bienvenue à Gattaca et Nicole constituaient des expériences probantes, Time Out, en revanche, paraît nettement plus paresseux. S’appuyant sur la religion du jeunisme et la surmédiatisation en temps de crise (comme si cela n’avait jamais existé) des abus économiques (thème déjà développé dans Lord of War), il se borne ici à remplacer argent par temps. Il s’y emploie avec une telle application qu’il en oublie d’armer son scénario qui ne dépasse jamais vraiment le rang de la bonne bande dessinée pour jeunes adultes de moins de vingt-cinq ans. De fait, une fois le principe établi et bien compris, le film déroule un canevas somme toute mille fois déjà vu dans les films d’action, avec son lot de traitrises et d’injustices, de poursuites et de cascades, etc., etc., etc.

 

30/11/2011

Les Neiges du Kilimandjaro

les neiges du kilimandjaro,robert guédiguian,jean-pierre daroussin,ariane ascaride,grégoire leprince-ringuet,marilyne cantoLa bonté a un héros : Michel (Jean-Pierre Daroussin). Bien que syndicaliste, il glisse son nom parmi les employés tirés au sort pour composer le contingent de licenciés d’une usine en crise du port de Marseille. Elle a aussi son anti-héros : Christophe (Grégoire Leprince-Ringuet), tout jeune ouvrier lui aussi retenu dans la fournée des partants.

Ni l’un ni l’autre n’accepte vraiment le coup du destin, mais chacun y répond à sa manière. Le premier, ne couvant guère l’espoir d’un nouveau travail la cinquantaine venue, se transforme bon gré mal gré en préretraité docile et s’occupe de sa progéniture et de la progéniture de celle-ci. Le second, désemparé avec ses deux frangins à charge, organise un mauvais coup et dérobe, lors d’une prise d’otages brutale, les économies et l’argent d’un voyage (d’où le Kilimandjaro du titre) que Michel et Marie-Claire (Ariane Ascaride), son épouse, s’étaient vu offrir à l’occasion de leurs trente ans de mariage. À cette occasion, Denise (Marilyne Canto) et Raoul (Gérard Meylan) sont également dépouillés de leurs cartes bancaires.

les neiges du kilimandjaro,robert guédiguian,jean-pierre daroussin,ariane ascaride,grégoire leprince-ringuet,marilyne cantoLa scène traumatisante du vol constitue le nœud narratif à partir duquel Guédiguian déploie sa trame en allées et venues d’un domicile à l’autre : de celui de Michel et Marie-Claire, militants embourgeoisés devenus propriétaires d’une petite maison de l’Estaque avec terrasse et barbecue dominant la mer, à celui de Christophe, locataire à bout de ressources d’un appartement sans serrure dans une cité des quartiers nord. La géographie a ici toute son importance. L’Estaque est le secteur traditionnel et populaire de Marseille où Guédiguian a planté le décor de bon nombre de ses films. Quant aux quartiers nord, ils représentent aux yeux hypnotisés de la France entière la zone de non-droit absolue. Le peuple d’hier d’un côté, celui d’aujourd’hui de l’autre. Deux lieux, deux temps, deux cinémas. De l’un à l’autre, le réalisateur trace des fils sensibles que dessinent les parcours incessants de Michel et Marie-Claire qui, après avoir retrouvé et dénoncé leur voleur, sont pris de remords lorsqu’ils découvrent qu’il s’agit de l’un d’eux, un ouvrier. Ils ne vont cesser de chercher à réparer, non pas le ou les gestes provoqués par une légitime colère, mais les erreurs incombant à l’injustice d’un « système ».

les neiges du kilimandjaro,robert guédiguian,jean-pierre daroussin,ariane ascaride,grégoire leprince-ringuet,marilyne cantoGuédiguian compose, dans un savoureux exercice d’équilibre entre légèreté et gravité, un nouveau conte de Marseille où ses protagonistes habituels interrogent les fondements même de leur engagement politique et social. Leurs certitudes gorgées du soleil de la Méditerranée sont ébranlées par la violence dure et revendicative de Christophe qui, intraitable, ne sait accepter ni même concevoir leur repentance. À la mécanique barbare du système qui met en prison ceux qui ont faim même quand toute plainte est levée, ils répondent, à leur manière, par un geste d’une magnanimité sans égale. Certains trouveront les ficelles un peu grosses, l’approche passablement manichéenne, on peut s’amuser de certaines caricatures revendicatives, mais la fable de Guédiguian fait mouche de bout en bout pour la foi qu’elle développe ces « pauvres gens » dont parle Hugo et leur insoupçonnable réserve de bonté. Il est de pire religion.

 

24/11/2011

Sleeping Beauty

sleeping beauty,julia leigh,emily brown,eyes wide shut,stanley kubrick,exotica,atom egoyanPour célébrer le nouveau millénaire, la ville d’Avignon accueillait en 2000 une exposition majeure intitulée La Beauté in fabula. Le Palais des Papes était le cadre principal d’un cheminement labyrinthique qui, d’escaliers en corridors, organisait des confrontations stimulantes entre œuvres anciennes et contemporaines, réfléchissant les points de vue par-delà les âges, agençant, stratifiant et déstructurant les représentations multiples, infinies et apparemment contradictoires de la Beauté, « ce qui plaît universellement ». De même, la rousse et délicate Lucy (Emily Browning), une Alice nubile, arpente un chemin initiatique au pays des merveilles. Elle incarne, au sens propre du terme, dans sa chair, la Beauté, qu’elle offre plus qu’elle vend, mais qu’elle vend aussi, quitte à brûler l’argent qu’on lui tend en retour.

Lucy est un corps, et n’est peut-être que cela, mais un corps à disposition, qui fait des photocopies à la chaîne pour une assistante jalouse de sa jeunesse et maquillée comme un camion. Une bouche que pénètre une sonde et qui ne peut déglutir. Un corps au travail, qui nettoie et récure dans des tenues anonymes, qui sert à table en dessous chics. Un corps provoquant, perturbant pour ses colocataires mais attirant pour les inconnus, femmes, hommes, des lounge bars que la jeune fille, étudiante le jour, fréquente la nuit. Des lèvres, les petites et les grandes, que l’on convoite, une nuque que l’on brûle, des jambes que l’on entrave, des membres que l’on compulse et ausculte. De l’une à l’autre de ces manipulations, de l’un à l’autre de ces regards étrangers dans lesquelles elle se reflète, Lucy – cordon ombilical du film – se projette ou se jette, à corps perdu, telle Alice sombrant dans le vide.

sleeping beauty,julia leigh,emily brown,eyes wide shut,stanley kubrick,exotica,atom egoyanPlus on apprend sur Lucy, moins on sait. Et moins on sait, plus on croit comprendre (possible définition de la Beauté). On croit comprendre que Lucy est seule, que, comme dans les contes initiatiques, elle fuit quelque chose (une mère alcoolique et violente, des amants sans lendemain, elle-même ?) et que le sommeil est à la fois sa perte et sa rédemption. Jeune fille à la dérive, à l’instar de la Laura Palmer de David Lynch, elle trouve refuge auprès d’un ami d’enfance qui vit en reclus, jusqu'à l’accompagner dans ses derniers instants. De même, Belle au bois dormant, elle repose pour satisfaire les désirs finissants des vieillards. Puis c’est quand elle veut voir que tout bascule, car on ne peut être à la fois acteur et spectateur de sa propre mort.

Maîtrisé et délicat, le premier film de Julia Leigh capture l’attention, de la même manière qu’il ne lâche un seul instant sa protagoniste. On pense à la distinction moderne d’Eyes wide shut ou à la grâce pervertie d’Exotica. Mais la présence opaline d’Emily Brown finit d’en faire un objet unique et précieux.

22/11/2011

Beauty

beauty,oliver hermanus,deon lotz,charlie keeganQuelle est la beauté du titre ? Tout indique le jeune playboy à la plastique irréprochable dont François (Deon Lotz), lourd Afrikaner d’une quarantaine d’années, tombe amoureux. Sans doute, mais la réponse semble un peu courte, trop évidente. Et l’histoire n’est pas si simple.

François van Heerden est le riche propriétaire d’une scierie qui vient de marier une de ses filles. C’est à cette occasion qu’il repère Christian (Charlie Keegan), fils d’un de ses vieux amis : jeune, beau, séduisant, le garçon, qui poursuit des études de droit tout en « faisant mannequin », a la vie et, de toute évidence, les conquêtes faciles. L’homme mûr ne voit d’ailleurs que ça, il est ébloui par cette aisance, cette facilité gracieuse qui se déploie sous ses yeux comme une proie offerte, et que bientôt il va traquer. De son côté, il a appris à vivre son homosexualité en clandestin : des mails échangés permettent à un petit groupe de bears de se retrouver autour de canettes de bières avant de partouser dans l’obscurité approximative d’une chambre sinistre. « Folles et métis » sont formellement interdits. Des muscles repus, des chairs flasques servent à une consommation mécanique.

beauty,oliver hermanus,deon lotz,charlie keeganVan Heerden est un de ces innombrables individus qui évoluent au sein d’une société conservatrice dont ils n’osent défier les codes parce qu’elle les broirait. Ils se coulent impavidement dans le moule, épousent les principes les plus réactionnaires (un racisme assumé), y compris ceux qui dénoncent leurs propres déviances (une homophobie qui va de soi), et entretiennent une frustration progressivement monstrueuse. Le contrôle est l’arme absolue. Mais la douleur a ses limites. Lorsque les digues s’affaissent, l’objet du désir ne devient plus qu’un simple objet aux mains du bourreau. Le désir perdu, la beauté souillée, le mal est fait.

Oliver Hermanus filme son malheureux sobrement (peut-être trop à distance d'ailleurs – il serait intéressant de comparer Beauty et Loin du Paradis, de Todd Haynes, sur une trame similaire), l’observe dans ses silences comme dans ses contradictions, dans ses errements et ses failles. Il dévoile la réalité cachée d’une Afrique du Sud sans image et surtout sans mot, loin de Mandela et d’Invictus, loin du Cap et de Johannesburg, au cœur de l’ancien État-Libre d’Orange, jadis fief des afrikaners. De cet ordre et de cette morale, de ce désir et de cette violence, il ne reste au final qu’une immense tristesse, celle que provoque la beauté à jamais interdite.

21/11/2011

Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne

tintin,steven spielberg,jamie bell,nicole kidmanTouche-à-tout parfois de génie, Spielberg réussi la prouesse de créer un objet tout à fait unique à partir d’un dessin pourtant bien identifié. L’univers de Hergé est restitué avec précision et délicatesse, tandis que la haute qualité de l’animation (plus que la 3D qui n’apporte pas grand-chose) contribue à fonder un climat singulier, parfois presque étrange, aux limites du rêve (la cité marocaine). Le soin apporté aux décors, aux costumes, aux moindres détails – de la mèche rebelle de Tintin à la truffe bionique de son compère Milou – fait partie des grands plaisirs que réserve ce film fourmillant d’inventivité : il se passe toujours quelque chose en arrière-plan ou dans un coin de l’écran. Pourtant, « quelque chose » aussi cloche un peu… Précisément le fait que tout soit à sa place, trop bien huilé, le doigt sur la couture et rien ne dépasse, si bien que le spectateur, comme au Futuroscope, n’a guère d’autre choix que de suivre ce parcours appliqué, sinon aseptisé, du wonder boy Spielberg. Le film est un peu à l’image de ce Tintin dont on a peine à croire qu’il est interprété par l'athlétique Jamie Bell. Botoxé comme Nicole Kidman, Tintin expose sa plastique impeccable mais les rides d’expression font cruellement défaut. La perfection, à la longue, c’est un peu barbant…

20/11/2011

L'Ordre et la Morale

L'Ordre et la Morale, Mathieu Kassovitz, Iabe Lapacas, Malik Zidi, Alexandre SteigerLa raison pour laquelle la France, à la fin du 20° siècle, ne lâche pas la Nouvelle-Calédonie, c’est le nickel – comme aujourd’hui la Guyane c’est le spot spatial de Kourou. Sinon, ces territoires n’existent pas depuis Paris.

En 1988, la loi Pons renforce cette emprise en étouffant un peu plus les revendications culturelles kanakes. Cette crispation inutile (sur laquelle, de fait, reviendra par la suite le gouvernement de Michel Rocard avec les Accords de Matignon) va servir de méthode aux autorités pour répondre aux indépendantistes qui ont pris en otage une vingtaine de gendarmes. Clairement, la seule issue envisagée dès le départ du conflit par Jacques Chirac est l’assaut brutal qui, selon les raisonnements de son entourage, devraient lui permettre de gagner les voix de l’électorat frontiste, et donc de faire la différence face à François Mitterrand lors du second tour de l’élection présidentielle. Raisonnements à courte vue qui se solderont par un désastre en termes de vies humaines et de morale.

Les négociations entamées par le capitaine du Gign Legorjus (Mathieu Kassovitz), bien qu’il se fasse allègrement balader tant par le Flnks que par l’Élysée (auprès de qui il pensait pouvoir trouver appui), sont torpillées par les enjeux politiciens que portent sur place le ministre des Dom-Tom de l’époque, Bernard Pons.

L'Ordre et la Morale, Mathieu Kassovitz, Iabe Lapacas, Malik Zidi, Alexandre SteigerKassovitz metteur en scène parvient à déjouer les codes du film d’action à l’américaine (pour lui, cette page-là semble être tournée) pour exposer toutes les ambiguïtés de la situation, pas seulement politiques d’ailleurs mais aussi, au sein même des forces de l’ordre, les divergences qui opposent militaires et gendarmes. Le scénario, sans pesanteurs, est suffisamment descriptif pour exposer un état des lieux complexes, tandis que la mise en scène, rigoureuse, impose le paradoxe d’un décor paradisiaque qui devient le tombeau de militants pères de famille dépassés par une situation dont il ne sont que les pions. L’impéritie et l’hypocrisie du pouvoir en Nouvelle-Calédonie depuis des siècles sont à l’origine de ces événements. Si les Kanaks, qui respectent par-dessus tout la parole – la palabre –, en viennent à prendre les armes pour sauver leurs traditions, c’est bien que, de parole, l’État français n’en a plus de crédible depuis longtemps à offrir aux territoires dits ultramarins qu’il traite comme toujours comme de lointaines colonies. Il y a deux ans les grèves aux Antilles et en Guyane, récemment les incidents de Mayotte, fondés par une économie inégalitaire, le confirment.

19/11/2011

La Femme du Cinquième

la femme du cinquième,pawel pawlikowski,ethan hawke,kristin scott thomasLa Femme du Cinquième est un film en morceaux. Comme pour un miroir brisé, les fragments rassemblés ne pourront jamais en recomposer à l’identique la surface. Ces éclats : le visage encore juvénile d’Ethan Hawkes qui apparaît en sous-couche du personnage d’écrivain neurasthénique qu’il interprète ; la représentation d’un Paris hors-temps, entre le réalisme fantastique d’un appartement proustien où une dame en noir (Kristin Scott Thomas) répand ses fluides, et l’étrange sordide d’un hôtel en périphérie, tête de pont de trafics mystérieux en tous genres. Le soin apporté au cadre, aux lumières, au jeu des comédiens, toujours sur le fil du rasoir, rappelle certaines des qualités qui s’imposaient déjà dans le précédent film de Pawel Pawlikowski, le lumineux My summer of love (2005). Seul ici le scénario se perd. Adapté d’un roman de Douglas Kennedy, La Femme du 5e accumule les mystères pour n’en résoudre aucun. Est-ce le livre ? est-ce le scénario ? la narration dérive, s’étire. L’instabilité psychologique du personnage principal ne laisse planer aucune terreur, on a vite fait de deviner le piège auquel il se tend lui-même. Entre tensions vaines et ellipses incompréhensibles, le film se noie, et d’autant plus tristement qu’il est balayé de superbes fulgurances visuelles. Mais c’est peut-être aussi cet inachèvement qui le rend attachant.