04/01/2013
Jack Reacher (2012)
– Bon, Coco, faut m’trouver un bon moyen de rebondir. J’ai épuisé le filon de Mission Impossible jusqu’à la lie. Besoin d’une nouvelle franchise, tu vois, un block qui cartonne au box office et qu’on pourra refourguer pendant une bonne décennie… T’aurais pas ça en magasin ?
– Si, bien sûr, le bazar déborde d’idées. Mais, dis-moi, tu veux te refaire une virginité côté East End où t’es vraiment en manque de liquidités ?…
– M’en fous des intellos ! M’en fous aussi de ces peigne-culs de démocrates de Hollywood ! Ça fait longtemps que je me torche avec les Oscar des autres. Non, je veux redevenir total bankable all over the world et leur montrer à tous ces baveux qui est The Boss !
– Ok , ok, Tom, pas besoin de s’énerver… je vois le tableau… Voilà, je te propose de prendre tout le monde à rebrousse-poil. Ils attendent que tu leur tendes la joue gauche avec un film artisticomachin sous alibi droitsdelhommistes qu’ils pourront dégommer avant même de l’avoir vu…
– C’est sûr, man…
– Ouis, comme cette daube avec Kubrick…
– Même moi j’ai rien pipé… surtout quand j’ai vu mon compte en banque !
– Alors, on va leur donner exactement l’inverse ! Un film pour les masses – c’est quand même eux les plus nombreux, non ? – avec personne derrière la caméra, mais toi devant et toi aussi qui produis…
– Ben ouais, Coco, j’imaginais pas autre chose, mon image c’est sacré…
– Ok, ok… Mais plus fort encore : on va donner au monde ce qu’ils attendent que The Big Boss leur donne…
– Euh… ouais, mais quoi encore…
– Ben suis mon regard, man…
– T’es pas en train de me draguer, non ! ? J’en ai lourdés pour moi que ça, tu sais…
– Ben non… je te regarde parce que The Public il attend The Big Boss, c’est-à-dire Toi !!! The Big Tom !
– Yo ! Je le sens bien là…
– Voilà, j’ai ce truc sous le coude. Ça s’appelle Jack Reacher, c’est le nom du héros – hyper positif, ça va sans dire, c’est aussi le nom du film, comme ça on y réfléchit pas à deux fois…
– Ouais, c’était le problème avec Mission Impossible, on avait du mal à identifier le balèze qui réglait l’addition pour les autres…
– Là, aucun problème. Jack Reacher, c’est le Boss, et c’est toi et c’est aussi le film… Reacher, c’est un type, on sait pas d’où il vient, mais quand il arrive, les bad guys ont intérêt à faire le dos rond. Sauf qu’y’en a toujours qui veulent la ramener… Normal, sinon, y’aurait pas d’histoire… Et justement, j’en ai une d’histoire. Un type genre sniper qui tue des innocents comme ça dans la rue…
– Reacher !?…
– Ben non, je te dis que c’est le méchant…
– Waw ! Il est vraiment très méchant…
– Plus le méchant est méchant, plus le film est méchamment réussi, c’est le principe ! T’as compris ça, t’as tout compris…
– Yo, man !
– Donc, le sniper dégomme à tout va, mais c’est une buse, alors il laisse plein d’indices et se fait arrêter dans les cinq premières minutes du film…
– Tu te fous de ma gueule !? Cinq minutes et c’est plié ?! Le film doit faire au moins deux heures, je veux du lourd ! Et moi, j’interviens quand !?!
– Calmos, calmos… Précisément, c’est trop facile : y’a un lézard, et c’est là que t’interviens… Le type, il donne ton nom à son avocate, elle sait pas pourquoi (c’est une buse aussi), mais toi tu débarques avant même qu’elle ait eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait…
– J’aime mieux ça…
– Ben ouais, le truc, c’est que Jack Reacher a toujours une longueur d’avance et il devine tout avant tout le monde…
– Ben, comment il fait ?
– C’est simple : les autres sont vraiment des buses, et toi t’es un dieu !
– J’adore ! J’y aurais jamais pensé tout seul !
– Donc, y’a anguille sous roche, et là tu prends les commandes du film et tu les quittes plus… Le film va reposer sur le même principe, genre : l’habit ne fait pas le moine…
– Un moine ?! Quel moine ?
– Laisse béton. On croira que le méchant, c’est untel et pas l’autre, tu vois le genre ? Idem pour les sympas, si bien qu’à la fin, ce sera totale surprise sauf pour…
– Euh…
– Sauf pour…
– L’avocate ?
– Ben non, sauf pour Jack Reacher, puisqu’il comprend tout ! Infaillible, le gars… En plus, sympa, il explique tout à tout le monde, comme ça tout le monde est raccord.
– Sûr, man ! J’adore ton plan!
– No problemo.
– Mais ça fait pas un peu Ethan Hunt quand même ?…
– Ben non, puisqu’il s’appelle Jack Reacher, c’est même écrit sur l’affiche !
(Rires.)
– T’es trop fort, Coco ! Je veillerai à t’obtenir un passeport russe, promis ! (Rires.) Mais, dis-moi, tu n’oublies pas qu’il me faut une course-poursuite en caisse genre cette taffiotte de Gosling dans Drive…
– C’est in the pocket…
– Et une fusillade, tu sais que c’est inscrit dans mes gênes, et je dois être plus fort que le sniper, sinon c’est même pas la peine de penser à tes royalties…
– Vendu !
– Bon, et pour mon sex appe
al, tu me réserves quoi ? j’en ai marre de ces rumeurs persistantes à mon sujet.
– Elles sont toutes folles de toi… Irrésistible, le type.
– Elles ?
– Ouais, l’avocate et aussi une lycéenne prépubère qui te dragues dans un bar. Elles raffolent de ton corps de rêve…
– Je le kiffe trop, ton scénar. C’est vrai que pour 35 balais, j’assure un max, faudrait pas rater ça, tiens, tâte un peu…
– Hum, ouais… une autre fois… En revanche, je te garantis plusieurs bagarres contre des armoires à glace et des blanc-becs qui pourraient être tes fils si t’avais l’âge d’en avoir…
– Et je m’en tire impec ?
– À peine une égratignure. Histoire de changer ton maillot de corps face caméra. Indestructible le boss, je te dis !
– Trop cool, Coco. Et à la fin, j’emballe ?
– Ouais, enfin, faut pas que tes fans pensent que tu vas passer devant monsieur le maire, non plus ! Pense au sequel. Non, on laisse planer le suspens, et surtout on finit avec un résumé de tout le film pour être sûr que les gars préoccupés par leur pop corn et leur sprite auront bien tout compris en sortant de la salle… Infaillible, indestructible, irrésistible, that’s Jack Reacher !
– P…, c’est toi qui devrais avoir l’Oscar, Coco !
– Ouais, on verra ça. Arrange-moi plutôt un rendez-vous avec Poutine, paraît qu’il investit grave dans le bon cinoche en ce moment.
18:08 Publié dans On n'y voit rien, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (1) | Envoyer cette note
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02/01/2013
Actrices 2012 très bien vues










1. Corinne Masiero (Louise Wimmer)
2. Rachel Weisz (The Deep Blue Sea, The Bourne Legacy)
3. Nina Hoss (Barbara)
4. Isabelle Huppert (Captive, In another country, Amour, Les Lignes de Wellington)
5. Émilie Dequenne (À perdre la raison)
6. Céline Sallette (Ici-Bas, Le Capital, De rouille et d'os)
7. Léa Seydoux (Les Adieux à la reine, L'Enfant d'en haut)
8. Emmanuelle Riva (Amour)
9. Jessica Chastain (Take Shelter, Des hommes sans loi)
10. Nadezha Markina (Elena)
08:20 Publié dans Éphéméride, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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Acteurs 2012 très bien vus










1. Melvil Poupaud (Laurence Anyways)
2. Mads Mikkelsen (La Chasse, Royal Affair)
3. Jean-Louis Trintignant (Amour)
4. Michael Shannon (Take Shelter)
5. Matthew McConaughey (Killer Joe, Paperboy, Magic Mike)
6. Tahar Rahim (À perdre la raison)
7. Michael Fassbender (Prometheus, Jane Eyre, Piégée)
8. Reda Kateb (À moi seule)
9. Tom Hardy (Des hommes sans loi, The Dark Night Rises, La Taupe, Target)
10. Jérémie Rénier (Cloclo, Possessions)
08:15 Publié dans Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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01/01/2013
Films 2012 très bien vus
1. The Deep Blue Sea, de Terence Davies
1. The Deep Blue Sea, de Terence Davies
2. Au-delà des collines, de Cristian Mungiu
4. Les Hauts de Hurlevent, d'Andrea Arnold
5. La Taupe, de Tomas Alfredson
6. Take Shelter, de Jeff Nichols
8. Elena, d'Andrei Zviaguintsev
9. Les Bêtes du Sud Sauvage, de Benh Zeitling
10. Dark Horse, de Todd Solondz
11. Les Adieux à la reine, de Benoît Jacquot
12. J. Edgar, de Clint Eastwood
13. À perdre la raison, de Joachim Lafosse
14. Prometheus, de Ridley Scott
15. Martha Marcy May Marlene, de Sean Durkin
16. Barbara, de Christian Petzold
17. Moonrise Kingdom, de Wes Anderson
18. 38 Témoins, de Lucas Belvaux
19. Millenium, de David Fincher
20. Camille redouble, de Noémie Lvovsky
21. Viva Riva !, de Djo Tunda Wa Munga
22. Les Crimes de Snowtown, de Justin Curzel
23. La Part des anges, de Ken Loach
24. Ici-Bas, de Jean-Pierre Denis
26. Oslo 31 août, de Joachim Trier
27. Twixt, de Francis Coppola
28. Dark Shadows, de Tim Burton
29. L'Enfant d'en haut, d'Ursula Meier
30. Killer Joe, de William Friedkin
15:38 Publié dans Éphéméride, Films très bien vus, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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31/12/2012
Touristes (2012)
Il fut un temps où être traité de « touriste » relevait de l’insulte. Aujourd’hui, tout le monde l’est et nul n’y voit plus rien à redire. Mais il y a touriste et touriste, et il faut bien reconnaître aux Anglais le privilège d’avoir inventé le terme à l’époque du Grand Tour. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts de la Tamise.
L’Angleterre peut également s’enorgueillir d’avoir nourri l’un des tout premiers serial killers, et certainement le plus connu au monde, en la personne de Jack l’Éventreur. Mais d’aucun n’avait encore eu l’idée d’occuper ses vacances à visiter des musées et attractions improbables (grottes caverneuses ou musée du crayon) tout en se débarrassant de certains de leurs congénères encombrants. Tel est le cas de Chris et Tina.
Adolescente attardée, Tina (Alice Lowe), la trentaine bien sonnée, vit sous le même toit que sa mère abusive qui lui reproche la mort accidentelle de leur chien bien aimé Poppy. Rencontré récemment, Chris (Steve Oram), rouquin barbu et charpenté, au passage écrivain en jachère, lui offre l’opportunité d’une escapade en amoureux et en caravane à travers quelques sites folkloriques de l’Angleterre. À travers ce périple riche en événements et en hémoglobine, chacun va découvrir la vraie nature de l’autre, c’est-à-dire celle de deux grands enfants qui ne savent guère résister à leurs colères et à leurs pulsions meurtrières.
Ben Wheatley renouvelle à sa façon le genre du film de serial killer en le parodiant efficacement. Même si elle semble souvent filmée avec une pelle, la ballade de Chris et Tina ne manque ni de rythme ni d’humour, jusque dans les scènes les plus triviales ou violentes. Car, au fond, quel touriste n’a pas, au moins un jour durant ses vacances, souhaité la mort de quelques uns de ses condisciples ? Et puis, comme le souligne Tina, éliminer des pollueurs est, par les temps qui courent, une bonne action en faveur de la biodiversité. Premier film sur des tueurs en série environnementalistes, Touristes est un divertissement sans prétention, qui se consomme sans modération et se digère sans complications.
08:53 Publié dans Pilotage automatique, Psycho killers, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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29/12/2012
Tabou (2012)
Tabou signifie le sacré, et consécutivement l’interdit, culturel ou religieux. Tabou est aussi le titre du film maudit de Murnau (mais aussi d’œuvres mémorables de Flaherty ou Oshima). Tabou est enfin le nom d’une montagne d’Afrique, sans doute située sur le territoire des anciennes colonies de l’empire portugais (l’Angola, la Guinée-Bissau, le Mozambique), ce qui nous amène au nouveau long métrage de Miguel Gomes.
À la manière du Mulholland Drive de David Lynch – mais la comparaison s’arrête à peu près là –, Gomes coupe son récit en deux parties égales et redistribue les époques : le présent de l’histoire, c’est-à-dire la fin, d’abord : « Paradis perdu » (le réel, le banal). Le passé, c’est-à-dire la source de tout, après : « Paradis » (la fiction, l'extraordinaire).
Ce sont pourtant des images d’avant qui marquent le départ du film (entièrement en noir-et-blanc), celles de la civilisation qu’apportent les colons aux populations sauvages du continent noir, une sorte d’Éden pour Blancs. Ces images sont projetées dans un cinéma de Lisbonne, dont on ne découvre égarée dans la salle qu’une spectatrice, Mme Pilar, visiblement émue, empathique. Pilar, catholique au grand cœur (Teresa Madruga), qui vit seule dans son appartement, a pour voisine de palier une vieille dame un peu fantasque, qui fait subir ses lubies à son aide ménagère cap-verdienne. Aurora (Laura Soleval) dépense le peu d’argent qu’il lui reste au casino pour convenir à son rêve de la veille, elle perd peu à peu la tête, la conscience du temps et des choses, jusqu’à ce que lui revienne, sur son lit d’hôpital, non des mots, mais des lettres, qu’elle signe du bout du doigt, comme une écriture de sang invisible, dans la paume de la main de Santa (Isabel Cardoso). Des lettres, les toutes dernières, qui désignent le nom d’un homme, Gian Luca Ventura (Henrique Espirito Santo), que Pilar s'emploie à retrouver. À travers la voix de ce messager fantôme resurgit du pays des ombres, l’histoire d’un destin qui se délivre des non-dits, d'une culpabilité trop lourde avec la vieillesse qui meurt. Pilar exauce le vœu d'Aurora : Vous m'avez fait former des fantômes (Sade, via Hervé Guibert).
« Paradis », ensuite, est un fleuve qui parcourt le temps, quelques décennies en arrière. Ce pourrait être le pays de la nostalgie, celle d’une fièvre enfuie, d’un amour brisé, d’un empire perdu. Comme dans les films d’aventure, Aurora (Ana Moreira) est jeune et belle, et insouciante. Fille d’entrepreneurs avisés, elle se soucie peu du lendemain, se marie sans y penser, est heureuse presque par automatisme, toute sa vie semble livrée comme une offrande aux pieds du mont Tabou.
Jusqu’à ce qu’elle rencontre Ventura (Carloto Cotta), physique conquérant à la Eroll Flynn, événement imperceptible qui équivaut pour elle à un dessillement des yeux, une sorte de libération, tandis que les forces rebelles autochtones commencent à défier l’ordre établi. C’est le drame qui, dès lors, se noue et s'achèvera avec une double libération, celle de la femme enceinte et celle du peuple en lutte..
Le petit monde des colons aux chemises toujours bien repassées, aux chevelures impeccables en dépit de la chaleur, aux divertissements toujours futiles, aux égarements convenus, vacille. Le mont Tabou, jamais vu mais omniprésent, devient pour ces dandys et play-boys l’enfer sur terre. Lorsque le film se clôt, ce sont des enfants de la contrée qui jouent d’un bâton avec le petit crocodile que, jadis, le mari d’Aurora avait offert à cette dernière : le trophée d’amour, surnommé Dandy, a perdu son aura exotique pour redevenir un objet du quotidien trivial. L’Afrique fantôme est rendue à elle-même.
Outre l’usage (magnifique) du noir-et-blanc, Miguel Gomes rend cette deuxième partie quasi muette : seuls quelques-uns des sons d’ambiance (chansons, rumeurs) sont restitués, tandis que le déroulement de l’action est annoncé par la voix off de Ventura. Nous sommes donc aussi plongés aux débuts du cinéma. Les scènes, les émotions et les réactions des personnages se comprennent dès lors en grande partie par les yeux, donnant l’impression d’un film d’avant le parlant ou d’une vieille bande dessinée d’aventure tombée de l’étagère. Curieusement – un peu comme dans The Artist, la charge parodique étant ici grandement atténuée –, ce procédé, au lieu de tendre le lien avec l’histoire, nous en rapproche. Ainsi, Gomes semble agiter délicatement les clochettes d’un exotisme enfui, d’un charme suranné, introduisant le spectateur dans l’intimité de ses héros de pacotille (mais qui nous émeuvent) pour mieux en favoriser en quelque sorte l’identification. Il nourrit son film d'une collection de détails, de motifs, d’instantanés – certains puisés au documentaire –, qui finissent de composer le décor en superbe clair-obscur de l’Afrique Noire, ce tabou précieux que les Occidentaux ont cherché à s’approprier, toujours en vain finalement. Mais est-il possible de repartir en arrière, encore ?
11:20 Publié dans Films très bien vus, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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27/12/2012
Oslo 31 août (2012)
24 heures dans la vie d’un jeune norvégien, peut-être les dernières. Cela commence sur l’air du je me souviens vaguement nostalgique. Une nostalgie d’un temps pas si lointain, peut-être de l’enfance proche, d’un temps que l’on sent étiré tel un élastique, comme s’il n’en pouvait plus, alors qu’on n’en est qu’au début de la vie (mais on ne le sait pas).
Anders (Anders Danielsen Lie) a 35 ans, il en paraît dix de moins, mais on comprend d’emblée qu’il est à bout. Il emplit les poches de son blouson de cailloux, se leste les bras d’une pierre épaisse, descend lentement la berge d’un lac ou d’un cours d’eau, jusqu’à s’y noyer. Tentative manquée. C’est penaud et la queue basse qu’Anders regagne ensuite le centre de désintoxication où il est accueilli depuis une dizaine de mois. Là, réunion de groupe, puis entretien de contrôle avant sa permission de sortie temporaire, accordée en vue d’un entretien d’embauche.
Visite à un ami d'anciennes beuveries et d’héroïne, tête-à-tête avec le possible futur employeur, déjeuner avec la petite copine de sa sœur qui s’est fait porter pâle, fête d’anniversaire, visite au dealer, boîte de nuit, etc., c’est un peu La Ronde de Schnitzler, tout s’enchaîne pour revenir au commencement. Au long cours de ses rencontres, des moments d’attente dans des bars ou de déambulation dans Oslo, Anders se livre un peu, capte l’état des choses : l’impasse petite bourgeoise dans laquelle se retrouvent Thomas ou Mirjam, qui aurait pu être la sienne, pourquoi pas, s’il ne s’était perdu lui-même, la liste des envies qu’égrène une adolescente au seuil de son existence, le son que produit l’écho d’une voix, la sensation de liberté de corps jetés dans une piscine au petit matin, de l’insouciance, du soleil un 31 août. Anders observe, se souvient du passé, mesure les distances qui le séparent de ceux qu’ils retrouvent, ce qui ne fait qu’amplifier le gouffre de sa situation, il appelle New York où s’est réfugiée son ancienne fiancée, tente de renouer des liens pour mieux les couper.
La force d’Oslo 31 août, second long métrage de Joachim Trier (inspiré de Drieu la Rochelle, dont il s'émancipe lumineusement) tient dans cette faculté à observer – Anders, sans doute une génération, peut-être aussi une ville – et à retenir des détails sans importance, qui font un tout, et une fin en soi.
08:36 Publié dans Films très bien vus, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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26/12/2012
L'Odyssée de Pi (2012)
Ang Lee est un cinéaste rassurant. Il sait captiver son auditoire grâce à une belle maîtrise lui permettant généralement de tirer le meilleur des effets techniques de plus en plus souvent mis à sa disposition. Metteur en scène accompli, il offre à ses acteurs l’occasion d’effectuer des performances achevées. Mais s’il s’aventure aux limites technologiques pour offrir des spectacles où la poésie le dispute au sens de l’aventure, il demeure cependant bien établi dans un cinéma mainstream où il règne en maître, que ce soit aux Etats-Unis (Brokeback Mountain), en Chine (Lust, Caution) ou maintenant en Inde et au milieu du Pacifique. On reconnaît sa pâte à travers ce mélange subtil, et rarement égalé, d’efficacité et de raffinement, de rigueur et de délicatesse, dont il empreigne chacune de ses œuvres. Cinéaste curieux et cultivé, il est certainement plus qu’un beau faiseur, et cependant il demeure sans doute moins qu’un auteur incontestable car il ne franchit précisément presque jamais ces limites décisives qui forgent parfois la singularité d’un style. On peut déjà s’en satisfaire, on peut aussi légitimement le regretter, mais force est de constater que, depuis ses débuts avec l’original (par le sujet) mais sage (par le traitement) Garçon d'honneur, Ang Lee n’a fait que renforcer cette ligne de conduite.
L’Odyssée de Pi prouve à nouveau sa belle maestria. Adapté du best-seller mondial de Yann Martel, le film retrace la survie, à bord d’un simple canot de sauvetage perdu parmi l’immensité du Pacifique, de Pi (Suraj Sharma), fils d’un directeur de zoo (Adil Hussain), et d’un tigre nommé Richard Parker, alors que le paquebot à bord duquel ils effectuaient la traversée vers les Etats-Unis ait coulé dans les grands fonds marins.
La cohabitation durant plusieurs semaines entre l’apprenti dresseur et la bête sauvage aux abois constitue comme une sorte d’itinéraire de formation pour le garçon, lequel doit non seulement se débrouiller tout seul propulsé dans un milieu inconnu et fréquemment hostile, mais encore survivre aux tentations de son compagnon d’infortune d’en faire son casse-croûte. Le voyage est également l’occasion pour lui (et pour nous donc !) de la découverte d’un autre monde, fait de silences inouïs et de déchaînements apocalyptiques, et même d’une île fabuleuse peuplée d’innombrables suricates, qui s’alimente la nuit des créatures qu’elle a nourries le jour. Certains moments sont de pures merveilles visuelles, que d’aucuns auraient frelatés mais que Lee rend proprement gracieux et féeriques.
Enfin, la prouesse technologique qui consiste à recréer deux heures durant les mouvements d’un tigre de synthèse est particulièrement bluffante. De même que le scénario de David Magee rend passionnant le huis-clos à ciel grand ouvert entre l’homme et l’animal féroce, déployant un formidable livres d’images et de merveilles animées pour lequel l’usage de la 3D paraît amplement justifié. Seul bémol : la partie introductive est inégale, tantôt habile lorsqu’elle expose la personnalité téméraire et rusée de Pi enfant (dont le prénom est un diminutif savoureux de Piscine Molitor), tantôt poussive lorsqu’elle s’accorde au prêchi-prêcha sur la foi, les religions et Dieu auquel Pi âgé croira devoir la vie sauve. On se demande aussi ce que (celui qui fut) Gérard Depardieu fait dans cette galère, tout juste grimé pour tenir le rôle presque auto-parodique d’un vil et immonde cuistot – les Belges apprécieront leur nouvelle recrue. Une tâche, heureusement vite engloutie, dans cet océan de splendeurs et d’étourdissements qu’est L’Odyssée de Pi. Un vrai conte de Noël.
08:26 Publié dans Films bien vus, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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25/12/2012
Les Hauts de Hurlevent (2012)
Ces dernières années, on a retraduit (au hasard) la Bible, Gatsby et récemment (Paul Veyne) l’Énéide. Andrea Arnold – qui, en 2006, signait l’intrigant Red Road et, plus récemment, Fish Tank – vient de se charger des Hauts de Hurlevent, le chef-d’œuvre d’Emily Brontë. D’emblée, l’entreprise est hardie. Joe Wright vient ainsi de signer un inutile remake d’Anna Karenine qui, sous es airs bouffons, ravale l’œuvre de Tolstoi au rang de vaudeville. Mais comparaison n’est pas raison, et il heureux de voir le nouvel Hurlevent à la fois fidèle à l’esprit du roman et en même temps prodigieusement réinventé.
On connaît la triste histoire, qui se situe dans les landes sauvages et arides du nord de l’Angleterre, au début du 19° siècle : de Liverpool, Earnshaw (Paul Hilton) ramène à la ferme isolée qu'il habite avec sa famille un enfant bohémien sans le sou et l’impose aux siens. Tandis que Hindley (Shawn Lee), son fils aîné, ne supportera jamais cette intrusion, nourrissant une inimitié féroce contre celui qu’il considère comme son indigne rival, Catherine en revanche trouve sans se l’expliquer en Heathcliff l’âme sœur. Mais le destin devait à la fois se faire rencontrer deux êtres que tout oppose et tout rassemble, pour ensuite les désunir aussi terriblement.
Dans le roman, les origines de Heathcliff (Solomon Glave, puis James Howson) demeurent ignorées. Le tour de force d’Andrea Arnold est de jeter sur la table une hypothèse insensée pour la transformer aussitôt en évidence : Heathcliff est Noir. Il en ressort deux effets. Lors de sa parution, le roman d’Emily Brontë fit scandale, parce qu’il ne respectait pas les convenances, pour sa violence et sa noirceur, enfant car écrit par une femme. Difficile aujourd’hui, deux siècles plus tard, de restituer le climat et les enjeux de l’époque sans en perdre l’intensité. La couleur de peau du vagabond, instantanément, oblige à une considération nouvelle, dans la mesure où elle marque visuellement la différence, à la fois par rapport à notre connaissance du roman, mais aussi à la lueur du racisme qui, inévitablement, s’invite au rayon des malveillances que subit le jeune garçon, et en renforce la combativité.
D’autre part, la présence d’un enfant Noir à cette période en Angleterre ne peut guère avoir d’autre origine que celle de la Traite négrière. Heathcliff apparaît donc comme un enfant d’affranchi, son animosité à l’égard des chiens étant sans doute un souvenir du temps du marronnage. Aux yeux de Hindley, Heathcliff est une marchandise, moins qu’un animal, moins que rien.
Aux yeux de Catherine (Shannon Lee, puis Kaya Scodelario), il est au contraire au-delà de tout, plus qu’elle-même. Ensemble, ils parcourent la brande, communient avec la nature, les animaux, les éléments. Andrea Arnold filme les enfants, plus tard les jeunes adultes, au creux des visages, au plus près des expressions, des sensations (dans le sillage de Jane Campion). Sans rien ôter de la sombreur qui les enserre, elle ajoute à leur histoire une caresse sensuelle et presque érotique, qui métamorphose la violence des coups proférés, des chairs lacérées, du sang à peine séché en une source de jouissance à deux.
Filmé caméra à l’épaule, le récit de Hurlevent est troublant dans l’alternance, parfois à vif, qui s’organise entre moments contemplatifs et séquences d’une brutalité sans complaisance. En explorant la matrice romanesque d’Emily Brontë, la réalisatrice fait resurgir un drame d’un autre temps, presque fantastique, tout en le restituant au nôtre, d’une manière quasi naturaliste : le choix des comédiens, leur direction, à certains égards leurs costumes, les réactions des personnages, leurs aspirations et leurs désillusions sont mis au service d’une définition sensible, et possible, de l’adolescence d’aujourd’hui, de ses tourments et de ses fulgurances incomprises, l’adolescence universelle qu’avait si bien su saisir, à l’origine, Emily Brontë.
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24/12/2012
Anna Karenine (2012)
Il y a comme un genre de Baz Luhrmann et un zeste de Kenneth Brannagh dans cette Anna Karenine décoiffée, à défaut d’être vraiment décoiffante. On voit que Joe Wright (qui se distingua jadis aux manettes d’Orgueil et Préjugés) a cherché à dépoussiérer l’immense, et pour cela peut-être écrasant, roman de Tolstoï. Y arrive-t-il ? Le procédé qui consiste à faire tenir l’essentiel des scènes retenues dans un théâtre néoclassique est astucieux, même si quelques changements de décor donnent à l’occasion la nausée. Il n’y a pas vraiment de temps morts, et cependant on se surprend ici ou là à s’ennuyer un peu. Keira Knightley (l’Anna du titre) est convaincante, quoiqu'en sous-régime cronenbergien et Jude Law (le Karenine du nom) disparaît tellement sous les postiches et le maquillage qu’on en perd tout le sel habituel de sa présence. Quand au fringant comte Vronski, interprété par le sémillant Aaron Taylor-Johnson, récemment vu chez Soderbergh, il est blond et joli à voir. Comme le film d’ailleurs, ce qui sonne comme une fausse note (au mieux), voire un contre-sens (au pire) pour une adaptation de Tolstoï – que Wright traite d’ailleurs comme du Jane Austen.
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23/12/2012
Le Hobbit : un voyage inattendu
On vous parle d’un temps que les moins de cent ans (de la Comté) n’auraient pas pu connaître, le temps où Bilbo le Hobbit (Ian Holm) était jeune (Martin Freeman) mais déjà casanier et bienheureux de sa confortable chaumière. Trop, au goût de Gandalf le Gris (Ian McKellen) le magicien, lequel décide d’enrôler le petit homme aux grandes oreilles et grands pieds velus, dans la troupe des dix nains (aux gros nez et à la pilosité bien plus conquérante encore) qui partent à la reconquête de leur royaume. Ils ont menés par Thorin Écu-de-Chêne (Martin Armtage), petit-fils du roi Thror qui, jadis, fut dépossédé de sa formidable montagne d’or par le terrible dragon Smaug, lequel, des décennies plus tard, veille toujours sur son trésor.
Et voilà la petite troupe embarquée par monts et par vaux à destination de la montagne perdue. Sur leur chemin, naturellement semé d’embûches, les compères trouveront la plupart des créatures fielleuses – gobelins, trolls et ouargues – ou enchanteresses – les elfes Elrond (Hugo Weaving) et Galadriel (Cate Blanchett) –, qui firent les heurs de la trilogie du Seigneur des Anneaux, dont ce Hobbit (toujours adapté de Tolkien) est le premier volet du prequel. On découvre ainsi comment Bilbo s’empara de l’anneau jalousement conservé par le schizophrène Gollum. Sont également au rendez-vous les effets spéciaux dernière génération qui font de cette nouvelle aventure un spectacle cinématographique garanti de haut vol. Mais le road-movie s’étire en longueur : près de trois heures qui auraient pu aisément n’en faire que deux. Ou bien il n’est plus possible aux producteurs de refuser quoi que ce soit à Peter Jackson, ou bien la stratégie consiste précisément à faire durer le plaisir du tiroir-caisse pour préserver le deuxième volet annoncé (La Désolation de Smaug), dont on imagine sans peine qu’il sera un nouveau succès.
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22/12/2012
Main dans la main (2012)
Les inséparables sont de petits perroquets qui fonctionnent toujours par deux, ou bien des amoureux transis. Est-ce un coup de foudre ? Hélène Marchal (Valérie Lemercier), fringante chef de ballet à l’Opéra de Paris, tombe nez-nez avec Joachim Fox (Jérémie Elkaïm), miroitier éphèbe dans la grande couronne parisienne. D'un coup, d'un seul, ils s’embrassent et ne se quittent plus d’un pouce, entraînant même la fusion mimétique jusqu’à effectuer simultanément les mêmes gestes. Bref, ils sont obligés de vivre ensemble sans se connaître et sans vraiment s’apprécier non plus. Un comble ! semble hurler en pouffant la co-scénariste (avec Elkaïm et Gilles Marchand) et réalisatrice Valérie Donzelli, qui interprète également la sœur de Joachim avec lequel elle se prépare au concours de danse amateur de Monte-Carlo. Voilà qui est bien mignon.
De La Guerre est déclarée le tandem Donzelli-Elkaïm a abandonné le versant drame pour ne retenir que le côté loufoque, livrant une comédie romantique qui pioche son burlesque au bon chic parisien. Le tout est plutôt élégamment emballé, pas de fausse note, tout sent bon, pas d’éclat non plus : l’énergie captivante et électrisante du premier film semble soudainement évaporée pour ne laisser en scène que la gesticulation nue. Une fois la situation plantée et le dispositif ironico-comique bien compris, les personnages, telles des marionnettes sans conducteur, tournent en rond et n’arrêteront plus leur spirale têtue et entêtante, si bien que le film s’achève sans que l’on en ait vraiment compris l’enjeu (le couple, nous susurrent les hebdos intellos). Contrairement à son postulat de départ, Main dans la main manque d’audace, sinon de folie, ou bien d’un contre-point revigorant qui aurait permis de rendre poétique ou bien crédible cette histoire sans conséquences et, du coup, très insuffisamment inconséquente.
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19/12/2012
Les Bêtes du Sud Sauvage (2012)
Des animaux, de l’eau, une enfant livrée à elle-même, tels sont les éléments à partir desquels se construit la stupéfiante symphonie cinématographique de Benh Zeitling. Ces quelques pièces échouées sur une grève ne sont pas sans rappeler un autre film ovni, La Nuit du chasseur de Charles Laughton. À la nuit hantée par la chanson de Pearl répond le rêve éveillé de Hushpuppy (Quvenzhané Wallis). Livrée à elle-même, la gamine évolue au bord du bayou où elle est née, a grandi comme une herbe folle tout contre son père Wink (Dwight Henry), chacun logeant dans un habitat de fortune. Taciturne et malade du cœur, porté sur la bouteille, envahi d’illuminations, Wink élève sa fille comme on le ferait chez les animaux, comme ça vient, « à la dure ». Hushpuppy prend, absorbe, elle n’a pas vraiment le choix, s’imprègne de tout ce qu’elle voit, entend et perçoit, comme elle s’imprègne des histoires que lui raconte l’institutrice établie sur une maison lacustre. L’un de ces récits, tatoué à même son bras, évoque les aurochs des temps anciens. Ce sont eux qui, bientôt, alors que les glaciers fondent et que le niveau de la mer se relève brusquement, descendent des hauts plateaux nordiques pour répandre la terreur de leur présence.
Les aurochs apparaissent à l’écran comme une évidence, au fur et à mesure que, les évoquant, Hushpuppy en réalité les convoque. De même que les intempéries bientôt s’abattent sur le territoire des bayous, engloutissant forêt et habitations, bénissant le monde et le sacrifiant aussi bien. Car le déluge, s’il tapisse la surface des choses d’une pureté nouvelle, en réalité le pourrit de salinité. L’eau est imbuvable, les poissons meurent, les hommes désespèrent. C’est la fin.
Face au désastre de la probable disparition de son monde, face à la menace funeste qui chaque jour se rapproche un peu plus de son père, Hushpuppy, née pour lutter, n’abandonne rien. Ni les vivants ni les morts, ni la déchirure du réel ni les images fantasmées qui l’accompagnent. C’est elle qui guide l’arche des enfants vers la lumière maternelle, au firmament de l’horizon maritime. C’est elle encore qui, à la fin, entraîne la troupe des moins-que-rien, survivants des règles et des lois, du déluge et des camps d’internement, de la déchéance et du mépris, vers un avenir que l’on aurait peine à imaginer. Elle qui appelle les aurochs puis, sans un mot, leur intime l’ordre de passer leur chemin. Porté de bout en bout par une petite actrice d’exception, Les Bêtes du Sud Saucage est envahi d’un lyrisme étourdissant, d’une audace créatrice inouïe.
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17/12/2012
Cogan : Kill them Softly (2012)
Tout est dans la parole. La bonne, comme celle qu’on donne : sa dévalorisation est un indice de ce qui se trame, et en même temps on ne saurait s’en passer. Pour déroutant qu’il soit, le viril Cogan : Killing them softly, au final, tient la route. Peu de plan, de longues scènes dialoguées qui font éventuellement penser à certaines de Pulp Fiction, le cabotinage en moins, une intrigue assez linéaire, le tout sur fond de campagne électorale 2008 opposant McCain à Obama : voilà qui frise l’hérésie pour un film supposément de genre, qui plus est de genre action. De fait, Andrew Dominik tord le coup au thriller pour exposer, à travers une galerie de portraits sans apprêt, une sorte d’état d’âme des Etats-Unis d’Amérique.
Un ancien repris de justice momentanément rangé des voitures, Johnny Amato (Vincent Curatola), fomente le hold-up d’un tripot en s’appuyant sur le fait que le patron du bouge (Ray Liotta) avait par le passé déjà berné son monde en s’auto-cambriolant pour mieux empocher la mise. Il fait appel à deux marginaux, Franckie (Scott McNairy), un peu vert, et Russel (Ben Mendelsohn), beaucoup c(r)amé, qui assurent, sans panache mais tout de même avec succès leur larcin face à une ribambelle de petits truands saisis sur le vif. C’est après que cela se gâte, et pas qu’un peu, quand les langues se délient. Le syndicat du crime (en la personne du toujours remarquable Richard Jenkins) loue les services de Jackie Cogan (Brad Pitt) pour faire le ménage et ramener le calme dans le milieu. Cogan aime bien parler, écouter ce qu’on a à lui dire, mais sait aussi passer à l’action, vite et bien, quoique pas nécessairement tout propre. Le faux coupable n’est visé que pour épater la galerie, les vrais, à trop parler à leur tour, seront bientôt démasqués. Il n’y a pas vraiment de morale, « l’Amérique n’est pas un pays, philosophe Cogan, c’est un business ». Il y a le pays officiel, qui vote, promulgue des lois, paie un minimum d’impôts et s’achète un maximum d’armes en toute légalité pour flinguer à tout va en costume deux pièces ; et il y a le pays officieux, qui s’abstient, passe entre les gouttes ou sous les fourches caudines, magouille, trafique, s’arrange avec une légalité qui n’a pas été pensée pour lui et a tendance à finir dans le caniveau. Mais qui s'en soucie ?
On retiendra encore le personnage de Mickey (James Gandolfini), tueur à gage sur le (mauvais) retour, accro à l’alcool et aux putes, venu tout exprès remplir à prix d’or un contrat dont il s’avère incapable, et que Cogan doit jeter aux ordures policières pour faire place nette et remplir lui-même le job. Une métaphore des temps modernes, d’autant plus indigeste qu’elle est présentée comme une simple formalité. Bref, il y a plus que ce que Cogan a priori veut dire.
09:14 Publié dans Films bien vus, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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16/12/2012
Les Invisibles (2012)
L’homosexualité est le thème de prédilection de Sébastien Lifshitz, entré au cinéma avec Presque rien, un film relativement prometteur, mais dont le maniéré Plein sud avait révélé toutes les limites. Ce cinéaste engagé dans la fiction investi avec Les Invisibles le champ du documentaire, et par là-même resserre son sujet et maîtrise ses effets. Le film est construit selon une série d’entretiens, assez élégamment rythmés par des plans de nature ou de ville du sud-est de la France, brossant, sinon le contexte actuel, du moins le paysage tant réel que supposément mental des protagonistes.
Ceux-ci sont les Invisibles du titre, des homosexuel(le)s qui s’engagent vers la fin de vie. Après le temps des luttes, de la séduction, des provocations, est venu pour eux celui de la sagesse, sinon du renoncement : les corps, bien qu’alertes encore, sont fatigués, les enjeux sociaux ou politiques ne sont plus les mêmes. On ne les voit plus dans les soirées ni dans les manifs battre le pavé, mais ils gardent un joli sens de l’humour et n’oublient presque rien. Au temps de la différence nécessaire est venu celui de l’indifférence assumée. Un cliché, et comme tous les clichés abondamment répandu, associe l’homosexualité à la jeunesse. De fait, c’est elle qui incarne la beauté ou s’affiche sans retenue sur les chars des Gay Pride que diffusent en boucle les médias. Au cinéma, et tout particulièrement français, l’homosexuel d’âge mûr a souvent été représenté, souvent caricaturé, à travers le personnage de la folle, du mondain, voire de l’intellectuel honteux. Un des « invisibles » de Lifshitz, élevé dans un milieu ouvrier, cite d’ailleurs « l’antiquaire » comme figure habituelle de l’inverti plus ou moins assumé dans les années cinquante ou soixante.
Mais que sont-ils devenus, ces homosexuels qui, autour de 68, ont vécu l’ostracisme, ont subi le poids de l’intolérance, ont défendu leurs droits ou ont tout simplement vécu, parmi les premiers, leur « préférence » dans une liberté nouvellement acquise ? Ceux des mouvements révolutionnaires tel que le FHAR, ceux des groupes plus tempérés tel qu’Arcadie, ceux d’aucun rassemblement mais qui se sont retrouvés dans l’isolement d’un carcan familial ou d’une province. Ils ont abandonné les tenues excentriques ou ont cessé de battre le pavé, et sont peu à peu rentrés dans le rang, comme on dit – dans le rang de la vieillesse. Mais au fond, ils ont tout simplement continué à vivre, en tirant profit pour eux-mêmes des progrès patiemment engrangés et qu’ils ont, pour certains, contribué à faire émerger. D’avoir intégré la marginalité dans la formation de leur identité leur donne une liberté de pensée, et parfois un champ de vision plus ouvert et plus sensible sur le monde, un accès décuplé à celui-ci dans ses plus infimes détails : le témoignage de la fille d’un chef de gare qui fait parler les murs de son enfance est un joyau de cinéma.
En couple ou solitaires, ils sont une dizaine à témoigner face caméra, avec compagne ou compagnon, famille ou ami d’ancienne lutte, ils revisitent certains moments de leur passé, les douleurs et les élans, ou parlent de leur quotidien qu’ils mettent en regard des amours d’hier. Les femmes paraissent avoir été engagées de manière plus résolue dans le combat politique qui dépassait la seule condition de leur propre homosexualité pour défendre la place et le statut de la femme, notamment à travers le combat pour l’avortement. Les hommes semblent s’être plus volontiers déterminés selon l’expression de leurs propres désirs. Mais il ne sert à rien de généraliser, tout l’intérêt du film de Lifshitz – mais qui en fait peut-être aussi sa limite – est de laisser s’exprimer des voix et des visages qui, à des âges parfois avancés, n’ont rien lâché, ou si peu, de leur jeunesse. La galerie de portraits est peut-être un peu trop parfaite, un peu trop idyllique, insuffisamment « politique » (même si quelques documents d’époque viennent intelligemment émailler les propos). Certes, le mot sida n’est jamais prononcé, la mort toujours reléguée au rang de l’anecdote, pour ne conserver que le côté solaire, et à peine nuageux, de ces histoires. Certes, mais il fallait bien commencer par rompre le silence et l'aveuglement.
10:24 Publié dans Films bien vus, Rayon Gay, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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15/12/2012
Arbitrage (2012)
Il n’y a pas grand’chose à dire d’Arbitrage, pas grand’chose à voir non plus. Comme si le mode pilotage automatique avait été spécialement inventé pour le film de Nicholas Jarecki (qui ? Informers, Tyson, pas vus). Pas de défaut majeur si ce n’est celui de n’avoir pas de qualité remarquable non plus. Arbitrage déroule son récit comme le ferait un robinet d’eau tiède.
L’histoire ? Robert Miller, un magnat de la finance new-yorkaise (Richard Gere), autant dire mondiale, est engagé dans une fusion périlleuse avec une banque gloutonne. Un audit incertain, des transactions douteuses maladroitement dissimulées, un prêt qui arrive à échéances : la holding familiale se lézarde de toutes parts. Alors que la fifille topless (Britt Marling) découvre le pot aux roses, l’épouse, cliché de la milliardaire philanthrope démocrate bon teint mais aussi bonne descente de scotch (Susan Sarandon, liftée ? pas liftée ?), tente de tirer les marrons du feu. Il faut dire que Miller, tout d’abord annoncé en fringant sportman patriarche, non content de jouer les teenagers confits auprès d’une sémillante galeriste française (Laetitia Casta, transparente), se révèle en cynique manipulateur qui sacrifiera toujours la vie d’autrui plutôt que sa propre chemise. Et au milieu du marigot, traîne un flic tenace à défaut d’être efficace (Tim Roth, en mal de trésorerie sans doute).
Arbitrage se veut-il une critique feutrée de l’establishment planétaire ? La charge est pour le moins confuse, malgré une fin faussement elliptique, mais vraiment chic, comme l’impeccable Richard Gere en auto-promotion prolongée de lui-même.
11:43 Publié dans Pilotage automatique, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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07/12/2012
Le Capital (2012)
On peut ne pas y comprendre grand’ chose et goûter néanmoins à ce Capital de Costa-Gavras. Il suffit d’accepter de se perdre dans la finance et de suivre les gesticulations de quelques heureux (croit-on) du monde plongés dans le marigot de l’argent et l’étrange ballet qu’ils composent sur l’air du manipulateur manipulé. Rien en effet ne prédestinait Marc Tourneuil (Gad Elmaleh) à se hisser à la tête de la banque Phénix, sinon les stratagèmes qui poussent irrésistiblement les puissants à devenir encore plus puissants (faut-il vraiment que cela s’arrête, se demandent-ils lorsqu’ils ont tout obtenu et bien plus encore). Ils sont omniscients, voient et donc prévoient tout sauf… le plus évident, un peu comme les voyantes qui sortent sans parapluie les jours d’orage. C’est ainsi qu’ils se font rattraper par leurs propres gabegies et turpitudes. C’est ainsi que Tourneuil accède au pouvoir et y prend goût, déjouant les combinaisons des vieux briscards français, aussi bien que des plus très jeunes non plus loups de la finance anglo-saxonne. Le cynisme évidemment est roi, il n’y a guère d’espoir à tirer de cette fable douce-amère, sinon qu’il y a toujours un fou pour amuser la galerie et empocher le butin. Reste à savoir quel est le fou de l’autre.
08:37 Publié dans Films bien vus, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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05/12/2012
End of watch (2012)
David Ayer est le cinéaste d’un précédent film épatant, Au bout de la nuit, avec Keanu Reeves. Dans un tout autre genre mais en prolongeant son infiltration du quotidien des flics de Los Angeles, il réalise avec brio cet End of watch (« fin de service ») embarqué dans la voiture de policiers du LAPD, Taylor (Jake Gyllenhaal), le wasp aisé qui s’engage pour la première fois de sa vie dans une histoire amoureuse stable, et Zavala (Michael Peña), le latino né dans le caniveau, marié et père de famille fidèle.
L’action se situe en dehors et au-dedans de l’habitacle que partagent les deux compères, qu’unit un sens résolu du devoir, mais à leur façon. Car l’existence n’est pas si simple, et moins encore celle des quartiers chauds de la cité des anges où ils patrouillent à longueur de journée.
Taylor s’est muni d’un nouveau gadget, une petite caméra qu’il utilise comme un carnet de bord. L’intimité qui l’unit à Zavala se partage donc aisément au fil de conversations moins anodines qu’il paraît, laissant le temps aux personnalités de chacun, et même de leurs compagnes respectives, de s’épanouir. En vis-à-vis, se dessine le portrait du ghetto de la violence habituelle dans lequel ils ne cessent de patauger, composé de petits malfrats, de dealers et de drogués, de déclassés et de profiteurs sans pitié. Leurs interventions ressemblent à des cautères sur des jambes de bois, mais la conviction avec laquelle ils s’investissent force l’attention. De fait, petit à petit, la tension s’installe, tandis que l’on prend presque goût à leurs blagues potaches (l’interprétation impeccable y est aussi pour quelque chose). L’immédiateté du dispositif de mise en scène rend humain ces gardiens de la loi aux allures de cowboys, en même temps que la perception du danger s’accroît, jusqu’à la fusillade finale, d’une intensité sans faille. Loin de tout moralisme à bon marché, guère plus sentimentaliste, le film, quasi documentaire, dresse le constat objectif du réalité sociale : dans le pays le plus puissant du monde, la pauvreté le dispute à la misère et à la corruption dans un chacun pour soi d’un autre âge. Et pourtant, cela se passe bien aujourd’hui.
15:39 Publié dans Films bien vus, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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04/12/2012
Operación E (2012)
Il y a quelques années, la libération de l’otage des FARC (forces armées révolutionnaires de Colombie) Clara Rojas avait fait la Une de l’actualité internationale. Cette collaboratrice d’Ingrid Betancourt, enlevée en même temps qu’elle, eut un enfant durant sa captivité avec un des guérilleros. Souffrant des mauvaises conditions d’existence dans la jungle, le nouveau-né fut confié par les paramilitaires à un paysan, José Cristiano Gomez, qui à son tour le remit à l’assistance publique. Telle est l’histoire d’Operación E : E pour Emmanuel, le fils de Clara Rojas.
Miguel Courtois tisse sa narration du point de vue du cultivateur de coca – interprété par le toujours parfait Luis Tosar – avec la sobre efficacité qu’on lui connaît. Le film, sans audace, s’attache aux coulisses de l’affaire, dont Cristiano et sa famille furent les victimes collatérales, tour à tour des Farc, puis du gouvernement colombien. A travers leur sort, c’est celui de millions de « déplacés » qui est évoqué, à cause de cette guerre civile sans merci que se livrent depuis des décennies les deux parties.
08:55 Publié dans Pilotage automatique, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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03/12/2012
Thérèse Desqueyroux (2012)
Thérèse Desqueyroux porte les habits d’un autre siècle, qui n’est définitivement plus le nôtre. Déjà, en en écrivant le récit, François Mauriac regardait derrière lui : la province, les pins, qu’il avait quittés pour Paris, un tout autre monde alors. De nos jours, à l’heure de la mondialisation, ce type d’intrigue apparaît facilement suranné, sinon « démonnaitisé » pour reprendre une expression qui a tristement cours ; en effet, si l’on se fie à la surface des choses, rien ne semblera concerner l’habitué de Facebook et de Twitter.
Précisément, l’ultime audace de Claude Miller, à l’apogée d’une carrière qui en compta tant, aura été de s’emparer de cette contre-héroïne à contre-temps, et d’apporter sa touche au modelage d’un visage insaisissable qui aura fasciné avant lui un Prix Nobel de littérature et un autre des plus grands cinéastes français du 20° siècle, Georges Franju. Il adapte moins Mauriac qu’il n’actualise la matrice d’un fait divers qui eut réellement lieu, il dépoussière la figure de Thérèse, c’est-à-dire de l’empoisonneuse qui, il y a quelque cent ans, de Violette Nozière en sœurs Papin, apparut aux plus clairvoyants (Mauriac, les surréalistes, Genet…) comme celle de la possible libération de la femme. Ces criminelles l’étaient doublement, tant par l’acte commis que par la transgression que celui-ci révélait au grand jour, puisqu’elles osaient s’attaquer à la domination, sinon à la toute puissance de l’homme, autant dire une sorte de Dieu sur terre.
Il est à ce titre troublant de noter, ces jours-ci, la sortie en salles simultanée de deux autres films qui œuvrent sur la même trame : Komona, dans Rebelle (Kim Nguyen), brave le Grand Tigre et castre le père de son futur enfant ; Alina d’Au-delà des collines (Cristian Mungiu) défie l’autorité et la foi du prêtre, mâle dominant d’un gynécée religieux. La violence silencieuse, intériorisée, dissimulée sous les habits de la morale et des conventions, n’a à chaque fois d’autre échappatoire que l’expression d’une violence éloquente, en faits et gestes tranchants, pour se dire, tout simplement.
Car, au fond, tout est question de désir, ce que Miller restitue admirablement dans la partie introductive de son film. La complicité lumineuse des jeunes Thérèse et Anne à l’âge de la puberté porte un érotisme sous-jacent qui rappelle La Petite Voleuse et L’Effrontée. Le lac apparaît ainsi comme le lieu du désir, puisque c’est sur ses rives que Thérèse devenue adulte (Audrey Tautou) imagine la scène d’amour entre Anne (Anaïs Desmoutier) et l’étalon Azevedo (Stanley Weber), et c’est même là que s’effectueront ses propres rencontres avec l’amant de son amie. À l’opposé, les pins représentent la famille, le poids des traditions, le devoir, autant dire la frustration. La bourgeoisie terrienne landaise est restée longtemps une des plus conservatrices, Mauriac en sait quelque chose, régnant sans partage sur une terre longtemps désolée et une population asservie. Le feu qui ravage la forêt est autant la représentation de la rébellion sociale et politique qui commence à se faire jour, que l’incarnation de la violence insupportable qui traverse l’esprit et le corps de Thérèse et la poussera à empoisonner son mari (Pierre Lellouche).
Alors que Franju faisait parler l’esprit dans un film qui, Emmanuelle Riva oblige, se rapprochait des préoccupations intellectuelles de la Nouvelle Vague, Claude Miller donne la parole aux corps, qu’il confronte aux paysages : les pins, les meubles qui encombrent ; l’eau, le feu, l’air (de Paris) qui libèrent. De même, il écarte la pénombre qui acclimatait la Thérèse de 1962 pour, cinquante ans plus tard, éclairer de bout en bout d’une lumière fraîche et vive son intrigue. Il la tire du fait divers sordide pour exposer le parcours d’une femme qui, en franchissant les règles de la société, se dépasse elle-même.
08:52 Publié dans Films très bien vus, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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02/12/2012
Rebelle (2012)
Johnny Mad Dog, de Jean-Stéphane Sauvaire, traitait déjà, en 2007, du sujet des enfants soldats d’Afrique. Rebelle apporte sa pierre au motif oxymorique qui nous paraît, à nos yeux occidentaux ébahis, constituer un comble de l’absurdité humaine. C’est pourtant le quotidien de milliers d’enfants du Tiers-Monde encore de nos jours. Tel est à nouveau le sujet de Rebelle, du canadien Kim Nguyen, qui suit le parcours de Komona (Rachel Mwonza), enrôlées de force à douze ans dans une faction rebelle en lutte contre l’armée légitime d’un pays de l’Afrique noire. Son village est décimé, elle-même doit sacrifier ses parents pour obtenir la vie sauve. Parce que leurs fantômes apparaissent à ses yeux et la protègent, lui permettant d’éviter les balles ennemies et d’assurer la victoire à son groupe, elle prend rapidement le statut de sorcière auprès du Grand Tigre (Mizinga Mwinga), militaire démiurge qui règne sur les rebelles.
La vie de Komona, de douze à quinze ans, se réalise ainsi en dehors de toute norme, entre l’innocence de l’enfance et l’inouïe violence d’un âge qui n’est même pas adulte mais se situe dans un territoire barbare où la raison est abolie. Sauvée par un autre gamin albinos appelé « le magicien » (Serge Kanyinda), violée par un subordonné du Grand Tigre (Alain Lino Mic Eli Bastien), recueillie provisoirement par un oncle boucher (Ralph Propser) dont la famille a été décimée à coups de machette, elle n’a de cesse de recouvrer le village natal pour y enfouir les dépouilles de ses parents, en même temps que son bébé voit le jour.
Kim Nguyen filme intégralement en caméra à l’épaule, colle au plus près de sa protagoniste pour mieux en faire ressentir l’énergie et la force de vivre. Le procédé trouve ses limites dans le manque de distance qu’il induit conséquemment, tandis que le scénario suit un argument assez convenu : un parcours initiatique dans le sang et les larmes, de la mort à la renaissance. Entre superficialité formelle et application narrative, Rebelle trouve cependant son point d’orgue grâce à l’interprétation saisissante de la très jeune Rachel Mwonza qui incarne avec une belle justesse la confusion des âges et des sentiments.
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01/12/2012
Au-delà des collines (2012)
La Roumanie, de nos jours. Une sombre silhouette féminine de dos fend la foule d’un quai de gare jusqu’à retrouver une autre jeune femme qui la prend dans ses bras et l’étreint fébrilement. L’hiver approchant, une bourgade de province sans âme et, à quelques pas, un couvent de fortune installé sur une colline. C’est là que Voichita (Cosmina Stratan) s’est réfugiée, après le départ pour l’Allemagne d’Alina (Cristina Flutur) pour trouver du travail. Une très grande affection unit depuis l’enfance et l’orphelinat les deux amies de cœur, qui ne s’étaient jamais séparées auparavant. Ce voyage dans le passé est destiné à sceller leurs retrouvailles et concrétiser leur promesse mutuelle d’un avenir ensemble.
Mais le prêtre (Valeriu Andriuta), qui veille sur la petite communauté de femmes en noir, s’oppose au départ de la novice. Il se fait appeler « papa », tandis que « maman » désigne la mère supérieure (Dana Tapalaga). Toute la journée, les sœurs travaillent, récoltent les produits de leur agriculture communautaire, accueillent les croyants, viennent en soutien à l’orphelinat. Voichita n’a de cesse de convaincre Alina de la suivre et quitter le couvent. Le refus toujours calme, mais de plus en plus déterminé que lui renvoie sa camarade la plonge dans une colère, puis une rage indescriptible, rendant impossible sa présence parmi les religieuses. On lui demande de partir, on s’emploie à faciliter son éloignement, mais Voichita refuse. Toute tentative de l’écarter de l’objet de son amour amplifie au contraire sa détermination aveugle et furieuse. Elle développe une jalousie et une violence que le prêtre et les religieuses en viennent par considérer comme démoniaques, les conduisant à procéder à une sorte d’exorcisme en définitive fatal.
Le nouveau film de Cristian Mungiu, palme d’or en 2007 pour 4 mois, 3 semaines et 2 jours, est stupéfiant. Du premier mouvement à deux corps féminins qui s’enlacent sur le quai d’une gare aux derniers souffles d’une terre figée sous la neige et la désolation du drame, Au-delà des collines produit un oratorio dont le spectateur est captif. Les éléments de la tragédie se mettent en place touche par touche, un geste, une parole, un regard, sans temps mort ni complaisance de lenteur, au contraire dans un dispositif de plus en plus intense au fur et à mesure que les protagonistes sont portés aux extrêmes de leur entendement. Car, de fait, la situation échappe à chacun. À Voichita, en premier lieu, qui, dans l’immensité obsessionnelle de son attachement pour Alina, perd toute raison dès lors que son idéal est menacé, avant que d’être terrassée par la déité implacable qui lui est opposée. À Alina ensuite, oiseau blessé, effarouché, abandonné, qui a trouvé secours auprès de Dieu auquel elle se consacre, modifiant l’amour qu’elle accordait jusque là à Voichita, comme si ces choses-là pouvaient se décider. Aux religieuses, brebis maltraitées et égarées qui se sentent menacées en leur propre sein. Au prêtre, dont l’autorité vacille, aux limites de la désintégration, car l’amour de Voichita apparaît soudainement infiniment plus fort, plus concret, plus réel, que l’amour de Dieu.
La Roumanie, aujourd’hui. Un pays qui appartient à la communauté européenne et dont les transactions s’effectuent en euros. Tout cependant, des scènes du couvent à celles qui exposent l’orphelinat ou l’hôpital, renvoie à un milieu moyenâgeux. L’éducation, la culture, les consciences semblent embourbées à un stade archaïque : le prêtre et les sœurs sont moins les victimes de leur foi que des carences de la société. De fait, Mungiu évite tout manichéisme facile : le dogme, ici orthodoxe, ne fait qu’ajouter son intrinsèque fanatisme dans un contexte où les croyances ésotériques contaminent durablement les esprits.
Enfin, le cinéaste réalise un superbe portrait de femmes qui s’articule à partir du motif du désir. Un motif explosif dès lors que les hommes qui « font autorité » (le prêtre, le médecin, les policiers) tentent de le limiter, de le soustraire à leur propre vue, sous couvert de protéger l’ordre, qu’il soit religieux, sociétal ou moral. Des collines qui disent l'infinie tristesse du monde.
11:01 Publié dans Films très bien vus, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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16/11/2012
La Chasse (2012)
Il n’y aucune ambiguïté. C’est ce qui fait la force du film du danois Thomas Vinterberg. Lucas (Mads Mikelsen), éducateur en maternelle, est accusé par Klara, la fille de son meilleur ami Théo, d’abus sexuels. Or c’est faux. La Chasse est le récit d’un petit mensonge qui se transforme en drame, comme dans les contes les grands-mères deviennent des loups. Mais ici, les rôles sont inversés. L’adulte est la proie désignée par l’enfant. Ou comment une simple accusation se change en curée.
La presse rend régulièrement compte de ce type de faits divers, qui parfois se concluent en suicides (la presse parfois y participe aussi). Après des décennies et des siècles durant lesquels la pédophilie fut niée, tue, voire tolérée, la bien-pensance occidentale s’est emparée de ce désastre hélas trop humain sans se poser plus de question qu’autrefois : la vérité sort de la bouche des enfants, comme le veut l’adage désormais gravé dans le marbre.
Il n’y a aucune nuance. C’est ce qui fait la faiblesse du film. Dans la petite communauté bourgeoise où évolue Lucas depuis toujours, dans l’instant, la directrice de la maternelle, puis les parents de Klara, enfin toute la bourgade prend parti pour la présumée petite victime, malgré ses immédiates rétractations. La machine est lancée, et ne s’arrêtera plus. S’il nous épargne les interrogatoires de police que l’on imagine à charge, Vinterberg fait preuve de démonstration, ce qui n’est jamais bon en art. En caricaturant un groupe d’individus pour son intolérance, il utilise les mêmes armes que ceux dont il s’emploie à dénoncer les dérives. Si bien qu’à force d’excès, il perd nécessairement, notamment dans le dernier tiers du film, en crédibilité. Les scènes du supermarché ou de l’église font même penser à Breaking the waves : le cinéaste inflige à son personnage un calvaire christique proche de celui que Lars Von Trier réservait à Bess NcNeill (Emily Watson).
Mais évidemment, le souvenir de Festen revient également en force. Entre-temps, on avait quelque peu perdu de vue Vinterberg. Il se rappelle à nous, presque quinze ans après, attestant d’une belle maîtrise de ses moyens : mise en scène et direction d’acteurs sont au diapason. Au cœur des deux histoires, se niche le même motif d’une violence sexuelle faite à l’enfance, reposant hier sur le non-dit, aujourd’hui sur le mensonge. Dans l’immense intervalle qu’offrent ces deux pôles où la parole est malmenée, il y aurait eu matière à réflexion et à interprétation, que malheureusement le scénario de Vinterberg ignore superbement. Du coup, le doute s’installe : et si Festen, rétrospectivement, n’était rien d’autre qu’une œuvre roublarde, s’appuyant sur un fait de société médiatiquement à la mode ? De même que La Chasse aujourd’hui ? Suspicion d’autant plus regrettable que Mads Mikelsen est impressionnant d’équilibre : à la fois féminin et puissant, il apporte, pour sa part, toute la subtilité qui fait défaut au film – et le sauve.
09:45 Publié dans Pilotage automatique, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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15/11/2012
J'enrage de son absence (2012)
Jacques (William Hurt) est franco-américain. À l’occasion du décès de son père, il resurgit dans la vie de Mado (Alexandra Lamy) après sept années d’absence et la mort accidentelle de leur petit garçon dont il se sent responsable. D’une mort à l’autre donc, mais aussi d’un enfant à l’autre, puisque Jacques se prend d’une affection irrésistible pour Paul, le fils que Mado a eu entre-temps avec Stéphane (Augustin Legrand). Le transfert enfle jusqu’à l’obsession, si bien que le père esseulé annule son retour vers les États-Unis et, avec la complicité de l’enfant, s’installe dans la cave de l’immeuble pour mieux partager sa présence régressive.
Le huis-clos s’impose double
ment : à travers le jeu tout en résistance de William Hurt, et cette cellule que le personnage se bâtit comme un terrier et qui se transforme peu à peu en camisole de force.
Sandrine Bonnaire opte pour un film sec et presque froid, elle protège quasi systématiquement son récit de tout affect, à l’exception d’une scène où les amants d’avant s’effondrent en larmes dans les bras l’un de l’autre en souvenir de leur cher disparu. On comprend que cette auscultation, qui frise parfois l’indifférence, s’inscrit dans la filiation de Claude Sautet, dont Bonnaire fut une actrice fétiche. Mais ce parti pris distancié renforce paradoxalement le sentiment d’étouffement, et claquemure toute esquisse d'empathie pour son personnage principal. Il y a quelque chose d’inexplicable dans la souffrance de Jacques et dans son attitude, sa folie, et il est louable d’en maintenir le mystère ; pour autant, il manque du souffle, de l’inspiration, pourquoi pas une forme de poésie, pour transformer son geste désespéré en acte d’amour fou. Au contraire, seul l’égoïsme de Jacques semble transpirer de sa démence, tandis que Mado, Stéphane ou Paul sont contraints de réagir à sa place. Reste la présence toujours magnifique de William Hurt, même impénétrable, et un exercice de style (trop) maîtrisé.
11:00 Publié dans Pilotage automatique, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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12/11/2012
Amour (2012)
Il est difficile de parler d’Amour. C’est à la fois un film de Hanecke, et en même temps il ne ressemble à aucune autre des œuvres du cinéaste autrichien. La violence hystérique de Funny Games ou même de La Pianiste est sous contrôle, la page de l’extrémisme moral du Ruban blanc semble provisoirement tournée. On retrouve le huis-clos qu’il affectionne, sans qu’il procure le même sentiment d’étouffement. Car Amour est libératoire, ce qui constitue en soi une nouveauté, mais aussi un paradoxe, puisqu’il y est question de mort, de cela seul, de mort et d’amour en un même sentiment mêlé, comme si à la grâce on associait intimement la répulsion.
Georges et Anne, un homme et une femme âgés, mélomanes, intellectuels. Ils vivent dans leur temps en restant fidèle à leurs intérêts, tout en évoluant dans leur propre monde, décalage que le tournage en studio renforce. Il y a l’expliqué, notamment cette relation paisible entre deux êtres qui se sont tout dits mais continuent de se délecter de leurs silences. On croit d’autant plus à cette harmonie, qu’elle est figurée par deux comédiens de haute stature, qui ont construit leur filmographie à leur image, Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva. Pour le spectateur, cet idéal de couple est plausible, et même souhaitable. Ils sont beaux dans leur noblesse.
Et puis il y a l’inexpliqué. Que l’on nomme accident cardio-vasculaire, mais qui se représente par une soudaine légère absence, un matin, au moment du petit-déjeuner. Une phrase en suspens, un regard vague, un robinet qui coule. Un basculement de la réalité, et plus rien ne sera jamais comme avant. Anne sombre dans un état qui l’emmène inéluctablement vers la déraison et la mort. Georges, impuissant, l’accompagne, tandis que leur fille Eva (Isabelle Huppert) s’épuise à tenter de comprendre. Hanecke observe ces derniers instants de vie, sans méchanceté ni bienveillance, avec une lucidité redoutable, jusqu’aux limites de l’entendement. Il filme sobrement l’amour à l’épreuve des faits, la vieillesse de toutes parts, la dégénérescence, la fin comme elle est, et l’immense vide qui s’empare des êtres rendus à leur solitude humaine.
14:35 Publié dans Films très bien vus, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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11/11/2012
Argo (2012)
Assez bluffant. Ben Affleck réalisateur, encore supérieur à Gone Baby Gone et à The Town, offre maîtrise et efficacité à cette reconstitution de la libération de six Américains, en marge de l’occupation de l’ambassade des États-Unis à Téhéran, en 1980. Tandis que l’administration Carter reste impuissante face à la prise d’otages, un exfiltreur (Affleck) invente un stratagème tonitruant pour faire sortir du pays les quelques ressortissants qui avaient réussi à trouver refuge au domicile de l’ambassadeur du Canada : avec des complices à Hollywwod, notamment John Chambers (John Goodman), créateur des maquillages de La Planète des Singes version Charlton Heston, il monte un vraie-fausse équipe de tournage d’un film de science fiction, Argo. Les faits ont été révélés en 1997.
Au fur et à mesure que ce stratagème gonflé devient réalité, le suspens s’épaissit et se tend, sans que jamais la réalisation ne se laisse aller à la facilité… Sauf dans le dernier quart d’heure où les qualités du film se dissolvent dans le piège de l’auto-satisfaction patriotique. Ce final est d’autant plus gênant qu’il apparaît en totale contradiction avec l’introduction qui parvenait au contraire à une exposition équilibrée et brillante des facteurs expliquant la révolution islamique et l’implication des USA.
14:00 Publié dans Films bien vus, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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25/10/2012
Paperboy (2012)
C’est le Sud. Naturellement, il fait chaud et les corps beaux et moites, dès qu’ils le peuvent, sont nus, s’exposent et se convoitent. En particulier ceux de Jack Jansen (Zac Efron) et Charlotte Bless (Nicole Kidman). Car entre ces deux pôles d’attraction – un gamin à peine pubère mais très en chaleur et une bimbo qui pourrait allègrement être sa mère sous des couches de maquillage et des sous-couches de bottox – s’étire, jusqu’à claquer, l’élastique tendu au-dessus des années soixante agonisantes de Paperboy.
Au cœur de l’intrigue, se niche un crime commis quelques temps plus tôt sur la personne d’un shérif obèse et raciste, détesté de tout le monde. Le coupable est un voyou, Hillary Van Wetter (John Cusack), tout autant honni par la petite communauté réactionnaire de Lately, un coin perdu de Floride. Rebus de la société, il loge dans le couloir de la mort : chacun a eu son compte et l’histoire aurait pu en rester là, comme tant d’autres mauvais épisodes d’un Sud que l’on imagine corrompu jusqu’à la moelle.
Mais c’est au contraire l’occasion que saisit le sémillant Ward Jansen (Matthew McConaughey), journaliste au Miami Times et grand frère de Jack, de revenir dans sa ville natale pour enquêter sur les conditions douteuses dans lesquelles a été menée l’enquête, selon lui au détriment de l’accusé. Accompagné d’un collègue gratte-papier noir, Yardley Acheman (David Oyewolo), il installe son bureau dans le garage de la maison familiale – le père (Scott Glenn) étant à la tête du quotidien local – avec pour mission de révéler le pot aux roses et de faire libérer l’accusé. Autant dire remettre une bête sauvage en liberté, mais seul compte, aux yeux de Ward, le pouvoir du verbe qu’il est à même d’exercer si son intuition s’avérait juste.
De son côté, volontiers nymphomane, Charlotte Bless, pour compléter le tableau, est la fiancée de Van Wetter, bien que les tourtereaux (sur le retour) ne se soient encore jamais rencontrés. Leur toute première entrevue en prison, en mode collectif puisque les journalistes-avocats assistent à la scène, s’avère à la hauteur de la frustration sexuelle accumulée au fil d’une longue correspondance, c’est-à-dire pour le moins brutale. Au moins, les cartes de ces deux-là sont jetées. Ce qui n’est pas vraiment le cas des trois autres protagonistes, Jack comme Yardley et plus encore Ward dissimulant leur propre jeu.
Il s’agit au final moins de justice et de liberté, que de sexe et de meurtre, d’attirance, tant pour le plaisir que pour le danger, avec la mort en ligne de mire pour ceux qui seront allé aux limites d’eux-mêmes. Sur fond de discrimination raciale (le récit est narré par Anita – Macy Gray –, l’ancienne nurse black de Jack), Paperboy s’empresse d’accumuler les clichés et tend à maintes reprises le bâton pour se faire battre à force d’effets formels superfétatoires. Pour autant, un peu comme ce fut le cas avec Precious, Lee Daniels parvient à faire fonctionner ce bric-à-brac clinquant en donnant le temps à chacun de ses personnages d’exister distinctement des autres en même temps que dans le torrent collectif. Les acteurs s’installent, finissent par convaincre (y compris Zac Efron et Nicole Kidman, qui évite la performance), même si le film, dans son ensemble, aurait gagné à pénétrer plus en profondeur les rapports sociaux et politiques qu’il exploite.
10:02 Publié dans Films bien vus, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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24/10/2012
Dans la maison (2012)
L’ennui. Quel ennui ? Il suffit, même dans les situations les plus banales, d’ouvrir les yeux pour voir apparaître une multitude d’images susceptibles de générer autant d’interprétations. Mais à l’instar de ses prénom et nom qui se répètent ridiculement, Germain Germain (Fabrice Lucchini), professeur de lettres en lycée, s’ennuie. L’enseignement et sa cohorte de nouvelles règles qui se noient dans le conformisme ambiant sous prétexte de modernité, les expositions d’art contemporain de son épouse galeriste (Kristin Scott-Thomas) auquel il ne comprend rien, les copies de ses élèves chaque année plus confondantes de médiocrité, tout cela et le reste encore le barbent terriblement sans qu’il l’admette véritablement. Soixantenaire terne, Germain se ment à lui-même comme aux autres pour mieux disparaître dans la grise routine du quotidien.
Jusqu’à ce qu’une rédaction attire son attention, l’intrigue et le réveille. Sur le thème de l’éculé « racontez votre week-end », un de ses élèves, Claude Garcia (Ernst Umhauer), campe non sans malice la famille de son camarade Raphaël Argol dont il s’emploie à pénétrer l’intimité pour mieux en relever les travers. Il les nomme « la famille normale », « les Rapha » – autre répétition : le père (Denis Ménochet) porte le même prénom que le fils – ou encore « la femme de la classe moyenne » (Emmanuelle Seigner). Au fur et à mesure que les compositions se succèdent, Germain, séduit autant par leur ton que par la méthode de leur jeune auteur, tente, tout en s’en défendant, d’influencer le récit, le texte aussi bien que le cours des choses. Vertige. Lui-même écrivain raté, il vit doublement cette expérience par procuration, conseillant Garcia sur l’écriture et sur la manière d’en relancer l’action.
Évidemment, l’arroseur se fait arroser et Germain, qui pousse son élève à aller au bout de ses désirs (mais lesquels ?) est finalement pris à son propre piège – pour mieux, comme le suggère la scène finale, arriver à ses fins, fussent-elles inconscientes.
Le propos est habile et les acteurs, Lucchini en tête, jouent leur partition avec délectation. Mais, pour une fois, c’est Ozon qui semble en retrait, comme si, à vouloir se cantonner au statut d’observateur observant ceux qui observent, il était demeuré au seuil… de la maison. Il manque une touche de perversité pour transformer ce brillant exercice de style en film totalement captivant.
10:20 Publié dans Films bien vus, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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23/10/2012
Savages (2012)
Heureusement plus proche du capiteux U-Turn que de l’hystérique Tueurs nés, le nouvel Oliver Stone, Savages, suit le parcours d’un trio de chiens fous (de plaisir) – Chon (Taylor Kitsch), Ben (Aaron Taylor-Johnson) et O (Blake Lively), pour Ophelia – façon Jules et Jim, mais version californienne et nécessairement on the beach, qui dérape dans le milieu du trafic de drogue. L’herbe qu’ils fabriquent, dont les précieuses graines proviennent d’Afghanistan, est d’une qualité nettement supérieure à celle qui se consomme couramment. Cette excellence attire l’attention d’un cartel de mexicains dirigé par une « marraine » impitoyable, Elena (Salma Hayek), veuve sanguinaire qui remue ciel et terre pour obtenir le sombre objet de ses désirs, c’est-à-dire, in fine, l’argent qui donne le pouvoir.
Mais qui est vraiment le plus sauvage dans cette histoire ? Tout désigne Elena et son bras armé psychopathe Lado (Benicio del Toro), lequel n’hésite pas à tuer atrocement ceux qui se mettent en travers de sa route. Mais en retour, Ben le botaniste, malgré ses velléités altermondialistes bohèmes, et surtout Chon, l’ancien Marin enrôlé au Moyen-Orient, sauront faire preuve de la cruauté nécessaire pour délivrer O de ses geôliers.
En définitive, ce sont bien les rapports sociaux qui ont sombré dans la barbarie. Tout à leur désir de profiter au maximum du confort que leur offre la florissante petite entreprise qu’ils ont ingénieusement mise sur pied, les inséparables (un peut trop peut-être ?) Chon et Ben, consommateurs des drogues « thérapeutiques » qu’ils produisent, finissent par vivre par procuration et ne plus voir le monde à leur porte. Celui-ci se rappelle à leurs bons souvenirs par le biais des techniques modernes de communication : un écran d’ordinateur, de portable ou de télévision sert efficacement à véhiculer l’horreur, et d’une certaine façon à la banaliser, un viol comme une décapitation. L’épreuve qu’ils traversent les ramène efficacement à la réalité, celle de corps qui endurent et souffrent. Ce n’est qu’après avoir pris conscience de leurs propres ambivalences qu’ils pourront véritablement revivre hors du virtuel. Brillamment, Stone transforme ainsi un fait divers pour post-ados décervelés en un étonnant récit de formation pour jeunes gens du 21° siècle.
10:14 Publié dans Films très bien vus, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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22/10/2012
In Another Country (2012)
Trois femmes, une seule vie et à chaque fois Isabelle Huppert en pinceau de Hong Sang-soo. Anne est tour à tour metteur en scène de cinéma, femme adultère, puis épouse délaissée, en tout état de cause Française perdue sur une plage de Corée. Un réalisateur, incarné par deux acteurs différents, un maître nageur, toujours interprété par le même comédien, Yu Junsang, une femme enceinte et jalouse, des vagues, un phare, des embruns, un parapluie bleuté, quelques gorgées de soju, une bouteille brisée, un barbecue sont quelques-uns des motifs récurrents qui maillent les histoires entre elles. Chacune vient en superposition de la précédente pour peu à peu dessiner le portrait d’une étrangère, tant au pays qu’elle habite quelques jours qu’à elle même. Isabelle Huppert déploie une palette subtile, légère dans un film qui ne l’est pas moins, et fait penser bien sûr à Rohmer, dans ce partage entre futile et cruel, sans que jamais cela ne pèse (même si la tentation de Virginia Woolf – les vagues – n’est pas loin).



10:40 Publié dans Films bien vus, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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