13/12/2011

Les Lyonnais

les lyonnais,olivier marchal,gérard lanvin,tcheky kario,étienne chicot,daniel duvalOlivier Marchal a vu Mesrine et Carlos, mais ses années soixante-dix à lui sont indéfectiblement empreintes des polars et films de société de cette époque, dont il s’est visiblement nourri. Il alterne entre ces deux styles sans convaincre, de même qu’il fait évoluer son récit à vingt ou trente années d’intervalle, entre les débuts du gang des Lyonnais et son épilogue, sans choisir. Du coup, le récit ne décolle pas avant une bonne heure et le défaut criant de ressemblance entre les protagonistes jeunes et vieux n’aide pas. Ça se veut neuf, mais c’est du cinéma à papa, fût-il de gauche. À vouloir effleurer cent sujets pour ne retenir qu’une banale histoire d’amitié et de trahison, Marchal rate sa cible, et sur la gamme sentimentale, et sur le plan du film d’action, et sur le registre politique (l’épisode du SAC aurait mérité un traitement moins par-dessus de la jambe).

Restent les acteurs et ce que chacun véhicule par sa propre filmographie. Le temps qui passe depuis vingt ou trente ans se mesure sans faux-semblants sur les visages et les corps de ces Lyonnais virils et hors d’âge. Gérard Lanvin (au curieux brushing poivre et sel), dont le gabarit massif et musclé s’impose dès les premières images du film, a laissé derrière lui le jeune commercial naïf et manipulé par Piccoli d’Une affaire d’hommes. Tcheky Kerio, à l’allure fatiguée, en bout de course, était au terme des années 1980 fou amoureux de Pascale Ogier dans Les Nuit de la pleine lune. Désormais lui aussi usé, mille ans dans la (toujours belle) gueule, Daniel Duval fréquentait déjà les milieux interlopes, avec une nervosité sans égale, dans La Débande aux côtés de Miou-Miou. Quant à Étienne Chicot, s’en souvient-on ? il jouait les playboys de plage dans 36 Fillette : méconnaissable, défiguré, il donne dans le film de Marchal en une scène soudainement fabuleuse, quasi mythique, toute l’ampleur d’un talent trop rarement sublimé. Que reste-t-il des Lyonnais ? Leurs vingt ou trente ans.

 

12/08/2010

36 Fillette (1987)

361.jpg36 Fillette (1987) est un film qui dérange. Déjà, c’est un bon point. Je me souviens d’avoir un peu naïvement organisé une projection publique, il y a une dizaine d’années, pour illustrer « Biarritz au cinéma » et avoir reçu un accueil, disons, embarrassé de la part des rares spectateurs qui avaient franchi les frimas de l’hiver pour voir sur grand écran le récit d’une adolescente de 14 ans (au demeurant assez insupportable) perdre sa virginité. C’est-à-dire que, d’emblée, Breillat prend le contre-pied de l’image habituellement policée qui colle à Biarritz (mais ce pourrait être Le Pornic ou Monte-Carlo). Chez elle, pas vraiment d’altesses au casino (même si, souvent, Lily se fait traiter de « reine » ou de « princesse » par son entourage en retour de son inconstance mal léchée) ni d’élégant défilé de mode au bord de la mer. C’est le Biarritz populo des campings, de la pluie (il ne pleut jamais, sinon chez Miller et Téchiné, sur l’hôtel du Palais) et des discothèques au mauvais goût des années 1980 qui est étalé sur la pellicule. « L’autre côté » de Biarritz ou de toutes ces stations balnéaires qui offrent le glamour le jour et l’ambiguïté des désirs la nuit. Il n’y a pas de raison que l’argent des casinos et des plus ou moins grosses fortunes bling-bling qui descendent sur la côte ne se transforme pas en monnaie courante pour alimenter la consommation nocturne d’alcool, de drogue et de sexe.

363.jpgLily (Delphine Zentout), bientôt au terme de ses vacances ennuyeuses entourée de parents et d’un voisinage qui continuent à la traiter comme une gamine (alors que, de toute évidence, son corps clame tout le contraire), est en quête. Mais de quoi ? elle-même éprouve du mal à le formuler. De reconnaissance sans doute (sa rencontre avec un musicien réputé de musique classique – le toujours délicieusement strange Jean-Pierre Léaud –, lui donne l’occasion de se livrer). Quelque chose d’irrésistible la pousse à devenir une femme en s’accordant aux assiduités d’un play-boy quarantenaire, désabusé mais intéressé (Étienne Chicot, qui reprend, six ans plus tard, le rôle cynique du dragueur à la petite semaine d'Hôtel des Amériques qui aurait réussi), qu’elle fréquente dans les bars et les chambres d’hôtels, sans pour autant jamais oser passer à l’acte (« tu veux me couper en deux ? » lance-t-elle à son vieil amant dépité). Elle le masturbe, le suce, mais perd sa virginité avec la « girafe rousse » du camping – car Lily, portée par une véhémente colère, habillée en guerrière sombre (sans doute influencée par Madonna dont une affiche orne sa cloison de lit) ne manque pas de répartie ni d’humour. Elle cherche encore autre chose, heureuse du désir qu’elle inspire auprès d’un homme d’âge mur, mais peureuse encore – une enfant.

Breillat réalise un film assez court mai362.jpgs « pas courtois » (comme elle le dit joliment dans le bonus du dvd), qui ne se perd pas en bavardages, tout en imposant quelques longues scènes entre Lily et l’amant manipulé (au sens propre comme au figuré), faites de regards, de silences et d’invectives. Compréhensions et incompréhensions, approches et reculades, séductions et dégoûts installent, dans toute la complexité inhérente à la fragile beauté de l’adolescence, le cadre de cette chronique du désir sans fards ni faux-semblants. Sur le même territoire de vacances que L’Année des méduses (donc en moins niais), dans le même décor de prestige que Mes nuits sont plus belles que vos jours (heureusement en bien moins hystérique !), elle bâtit avec une délicatesse d’entomologiste un portrait de couple à travers l’incarnation de son désir (coupable aux yeux de la société, Lily étant tout de même mineure). À son habitude, Breillat va au-delà de la bienséance, là où ça fat mal, au cœur de l’hypocrisie. Elle le fait avec une détermination et un pragmatisme rares, qui lui ont parfois manqué par la suite dans des œuvres verbeuses, ou racoleuses à force de chercher le scandale. Bref, l’anti-film de vacances, et donc, pour cette raison même, le vrai film des vacances.