12/08/2010
36 Fillette (1987)
36 Fillette (1987) est un film qui dérange. Déjà, c’est un bon point. Je me souviens d’avoir un peu naïvement organisé une projection publique, il y a une dizaine d’années, pour illustrer « Biarritz au cinéma » et avoir reçu un accueil, disons, embarrassé de la part des rares spectateurs qui avaient franchi les frimas de l’hiver pour voir sur grand écran le récit d’une adolescente de 14 ans (au demeurant assez insupportable) perdre sa virginité. C’est-à-dire que, d’emblée, Breillat prend le contre-pied de l’image habituellement policée qui colle à Biarritz (mais ce pourrait être Le Pornic ou Monte-Carlo). Chez elle, pas vraiment d’altesses au casino (même si, souvent, Lily se fait traiter de « reine » ou de « princesse » par son entourage en retour de son inconstance mal léchée) ni d’élégant défilé de mode au bord de la mer. C’est le Biarritz populo des campings, de la pluie (il ne pleut jamais, sinon chez Miller et Téchiné, sur l’hôtel du Palais) et des discothèques au mauvais goût des années 1980 qui est étalé sur la pellicule. « L’autre côté » de Biarritz ou de toutes ces stations balnéaires qui offrent le glamour le jour et l’ambiguïté des désirs la nuit. Il n’y a pas de raison que l’argent des casinos et des plus ou moins grosses fortunes bling-bling qui descendent sur la côte ne se transforme pas en monnaie courante pour alimenter la consommation nocturne d’alcool, de drogue et de sexe.
Lily (Delphine Zentout), bientôt au terme de ses vacances ennuyeuses entourée de parents et d’un voisinage qui continuent à la traiter comme une gamine (alors que, de toute évidence, son corps clame tout le contraire), est en quête. Mais de quoi ? elle-même éprouve du mal à le formuler. De reconnaissance sans doute (sa rencontre avec un musicien réputé de musique classique – le toujours délicieusement strange Jean-Pierre Léaud –, lui donne l’occasion de se livrer). Quelque chose d’irrésistible la pousse à devenir une femme en s’accordant aux assiduités d’un play-boy quarantenaire, désabusé mais intéressé (Étienne Chicot, qui reprend, six ans plus tard, le rôle cynique du dragueur à la petite semaine d'Hôtel des Amériques qui aurait réussi), qu’elle fréquente dans les bars et les chambres d’hôtels, sans pour autant jamais oser passer à l’acte (« tu veux me couper en deux ? » lance-t-elle à son vieil amant dépité). Elle le masturbe, le suce, mais perd sa virginité avec la « girafe rousse » du camping – car Lily, portée par une véhémente colère, habillée en guerrière sombre (sans doute influencée par Madonna dont une affiche orne sa cloison de lit) ne manque pas de répartie ni d’humour. Elle cherche encore autre chose, heureuse du désir qu’elle inspire auprès d’un homme d’âge mur, mais peureuse encore – une enfant.
Breillat réalise un film assez court mai
s « pas courtois » (comme elle le dit joliment dans le bonus du dvd), qui ne se perd pas en bavardages, tout en imposant quelques longues scènes entre Lily et l’amant manipulé (au sens propre comme au figuré), faites de regards, de silences et d’invectives. Compréhensions et incompréhensions, approches et reculades, séductions et dégoûts installent, dans toute la complexité inhérente à la fragile beauté de l’adolescence, le cadre de cette chronique du désir sans fards ni faux-semblants. Sur le même territoire de vacances que L’Année des méduses (donc en moins niais), dans le même décor de prestige que Mes nuits sont plus belles que vos jours (heureusement en bien moins hystérique !), elle bâtit avec une délicatesse d’entomologiste un portrait de couple à travers l’incarnation de son désir (coupable aux yeux de la société, Lily étant tout de même mineure). À son habitude, Breillat va au-delà de la bienséance, là où ça fat mal, au cœur de l’hypocrisie. Elle le fait avec une détermination et un pragmatisme rares, qui lui ont parfois manqué par la suite dans des œuvres verbeuses, ou racoleuses à force de chercher le scandale. Bref, l’anti-film de vacances, et donc, pour cette raison même, le vrai film des vacances.
11:52 Publié dans Films bien vus, L'amour à la plage, Nuits blanches | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : 36 fillette, catherine breillat, Étienne chicot, jean-pierre léaud, delphine zentout |
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