03/04/2012
Les Adieux à la reine
Parfois, au hasard d’un quartier dont on croyait tout connaître, parce que parcouru de long en large tout au long des années, se découvre une ruelle demeurée inconnue à nos yeux, qui ouvre sur un petit pâté de maisons. Alors, soudain, le sentiment étrange de pénétrer un secret bien dissimulé sous le fatras des habitudes rend la découverte presque merveilleuse. Il y a de cela avec Les Adieux à la reine.
On croyait tout savoir de Marie-Antoine en ces jours décisifs de juillet 1789, balayant de mémoire des portraits en celluloïd, de Michèle Morgan à Hanna Schygulla ou Kirsten Dunst, pour faire bref. De même Versailles, en spectateur blasé, nous semblait vu et revu. Que restait-il donc à révéler ? Benoît Jacquot, décidément très performant depuis quelques films (Villa Amalia, Au fond des bois), dans les pas de l’écrivaine Chantal Thomas, porte sa caméra un peu plus loin que de coutume, là où les ors et les fastes de la monarchie chancelante ne font plus leur effet, éclairant au passage des visages inconnus, nouveaux, et qui pour cela fascinent, ou bien en illuminent d’autres dans la splendeur spectrale de leur finitude.
Ici, le personnage principal n’est pas la reine (Diane Kruger), astre déclinant, préoccupée par ses costumes, ses bijoux, elle-même, envahie par sa passion pour Gabrielle de Polignac (Virginie Ledoyen), quand le royaume vacille et que sa tête est annoncée à tomber. Sa jeune et dévouée lectrice, Sidonie Laborde (Léa Seydoux), aussi frêle que déterminée à servir sa maîtresse, d’une savoureuse beauté, presque botticellienne, concentre toutes les attentions du cinéaste. Par ses allées et venues, des appartements de la reine où domine la première femme de chambre, elle-même ancienne lectrice des enfants de Louis XV, Madame Campan (Noémie Lvovsky), aux chambres vétustes, aux cuisines borgnes où évolue la domesticité de la noblesse, en passant par les salons de la Cour, les allées crottées des jardins et les bassins infectées de rats et de loups séducteurs, se dévoile l’autre Versailles.
Une séquence tout particulièrement, celle de la nuit du 15 juillet durant laquelle circule la liste des têtes qui doivent tomber, est particulièrement éloquente. Aristocrates en chemises de nuit et domesticité se mélangent dans des couloirs et des escaliers obscurs, la terreur d’une fin proche chez les uns accentuant la montée des désirs chez les autres. Règne alors une anarchie sans commune mesure : on se hèle, on s’apostrophe, on tombe, de malaise ou d’abandon, on se touche, se convoite, se maltraite. Étiquette et servitude, fortune et indigence se confondent en un enchevêtrement de corps et d’étoffes, de bruits sourds et de rumeurs. Le jour est tombé, la peur suinte dans le plus vertigineux désordre, un oppressant vertige. Rarement climat de fin du monde aura été aussi justement identifié et représenté au cinéma, en une alternative unique : sans coup férir, tout quitter ou tout prendre.
Le jeux des acteurs est à ce titre un régal, des têtes d’affiche au foisonnement de seconds rôles (Michel Robin, Julie-Marie Parmentier, Vladimir Consigny, Jacques Nolot, etc.). On voit le parti pris de Jacquot, qui finit de signer l’exigence remarquable de son projet : la précision préférée au tape-à-l’œil, l’esprit (non sans humour, telles le service de bouchées à la reine) aux seules formes. Et pourtant l’histoire, qui voit la lectrice jouer subrepticement un rôle de confidente, de messagère et finalement de doublure de la puissance incarnée, puis désincarnée, est semble-t-il pure invention. Mais là est tout le prix du roman ou de la fiction au cinéma, parvenir, au-delà de la narration, à nourrir un personnage, à structurer une scène, à construire un domaine allégorique qui donne les apparences de la vérité. Une vérité de l’action, au plus intime des êtres, pour éclairer une vérité historique, où les corps remplacent les faits : in fine, le visage rayonnant de Sidonie Laborde à la fenêtre de la calèche qui entraîne l’équipage de mascarade tragique vers l’exil est celui d’un temps qui a fini sa révolution, d’un autre qui commence la sienne, d’un monde nouveau faisant place à un ordre ancien. Le subterfuge est pleinement accompli.
13:25 Publié dans Films très bien vus, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : les adieux à la reine, benoit jacquot, léa seydoux, diane kruger, virginie ledoyen, noémie lvovsky, jacques nolot, michel robin, julie-marie parmentier, vladimir consigny, xavier beauvois, lolita chammah |
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11/12/2010
Les Trois prochains jours
Il fait froid, les déplacements sont comptés. Ces derniers mercredis, rarement autant de films seront sortis en même temps sur les écrans. Les divertissements de Noël pour les enfants sont sur la piste de départ et des comédies françaises de bon ton tentent de se frayer une place. Mis à part le prochain Mike Leigh, tout semble un peu gelé jusqu'à l'an prochain.
Tandis que la fièvre des fêtes monte doucement en puissance malgré les temps de crise, et dans l'impossibilité de trouver le bon créneau horaire pour voir enfin Les Mystères de Lisbonne de Raul Ruiz ou Le Soldat dieu de Koji Wakamatsu, rien ne vaut un bon divertissement US pour se changer les idées, se dit-on.
La bonne bouille de Russel Crowe produit toujours approximativement le même effet : l'assurance, au pire, d'un scénario efficace, pas trop lénifiant, dont l'acteur arrive toujours à tirer le meilleur. De plus, Les Trois prochains jours est adapté d'un bon film français, Pour elle, de Fred Cavayé dont À bout portant est actuellement projeté sur les écrans. Mais, une fois n'est pas coutume, l'adaptation américaine s'avère sensiblement en retrait par rapport à l'original.
Quoique les effets soient mesurés, Paul Haggis (adaptateur et metteur en scène, mais le sensible Dans la vallée d'Elah semble loin) surenchérit inutilement dans le spectaculaire des actions et des enchaînements, au risque d'effriter la crédibilité du sujet. Les ficelles sont plus grosses, les flashbacks poussifs et mal filmés, les rôles stéréotypés, la tentation du super héros, avec l'image duquel la surcharge pondérale de Russel Crowe rentre en contradiction lors des passages sportifs, finit de rendre toutes les issues prévisibles, alors que dans Pour elle, le suspens sobrement tendu s'imposait jusqu'au dénouement ultime. D'ailleurs, le changement de titre révèle les intentions de la nouvelle production. Quand Pour elle concentrait l'intérêt du film sur l'amour fou conduisant un époux tranquille (Vincent Lindon/Russel Crowe) à se transformer en justicier solitaire pour sauver sa femme (Diane Kruger/Elisabeth Banks) d'une erreur judiciaire, on y croyait. Au contraire, Les Trois prochains jours se limite à libérer les jours, les heures, puis les secondes d'un compte à rebours convenu dont on finit par oublier et le motif et le mobile.
10:38 Publié dans On n'y voit rien, Sorties 2010 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : les trois prochains jours, paul haggis, russel crowe, vincent lindon, diane kruger, elisabeth banks, pour elle |
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