24/10/2012
Dans la maison (2012)
L’ennui. Quel ennui ? Il suffit, même dans les situations les plus banales, d’ouvrir les yeux pour voir apparaître une multitude d’images susceptibles de générer autant d’interprétations. Mais à l’instar de ses prénom et nom qui se répètent ridiculement, Germain Germain (Fabrice Lucchini), professeur de lettres en lycée, s’ennuie. L’enseignement et sa cohorte de nouvelles règles qui se noient dans le conformisme ambiant sous prétexte de modernité, les expositions d’art contemporain de son épouse galeriste (Kristin Scott-Thomas) auquel il ne comprend rien, les copies de ses élèves chaque année plus confondantes de médiocrité, tout cela et le reste encore le barbent terriblement sans qu’il l’admette véritablement. Soixantenaire terne, Germain se ment à lui-même comme aux autres pour mieux disparaître dans la grise routine du quotidien.
Jusqu’à ce qu’une rédaction attire son attention, l’intrigue et le réveille. Sur le thème de l’éculé « racontez votre week-end », un de ses élèves, Claude Garcia (Ernst Umhauer), campe non sans malice la famille de son camarade Raphaël Argol dont il s’emploie à pénétrer l’intimité pour mieux en relever les travers. Il les nomme « la famille normale », « les Rapha » – autre répétition : le père (Denis Ménochet) porte le même prénom que le fils – ou encore « la femme de la classe moyenne » (Emmanuelle Seigner). Au fur et à mesure que les compositions se succèdent, Germain, séduit autant par leur ton que par la méthode de leur jeune auteur, tente, tout en s’en défendant, d’influencer le récit, le texte aussi bien que le cours des choses. Vertige. Lui-même écrivain raté, il vit doublement cette expérience par procuration, conseillant Garcia sur l’écriture et sur la manière d’en relancer l’action.
Évidemment, l’arroseur se fait arroser et Germain, qui pousse son élève à aller au bout de ses désirs (mais lesquels ?) est finalement pris à son propre piège – pour mieux, comme le suggère la scène finale, arriver à ses fins, fussent-elles inconscientes.
Le propos est habile et les acteurs, Lucchini en tête, jouent leur partition avec délectation. Mais, pour une fois, c’est Ozon qui semble en retrait, comme si, à vouloir se cantonner au statut d’observateur observant ceux qui observent, il était demeuré au seuil… de la maison. Il manque une touche de perversité pour transformer ce brillant exercice de style en film totalement captivant.
10:20 Publié dans Films bien vus, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : dans la maison, françois ozon, fabrice lucchini, kristin scott thomas, denis ménochet, erns umhauer |
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12/11/2010
Potiche
Nombreuses sont les raisons de se réjouir de cet improbable Potiche. En premier lieu, il y avait bien longtemps que Catherine Deneuve n’avait pu endosser un rôle à la hauteur de son talent, soit qu’on lui proposât des personnages secondaires insignifiants (L’Homme qui voulait vivre sa vie, tout récemment) ou malgré tout secondaires (Un conte de Noël), soit qu’on la cantonnât dans des interprétations sans risque (Mères et filles) ou qu’on l’employât dans des productions indignes (Cyprien, Après lui). En vérité, depuis 8 femmes, Catherine Deneuve était un peu rendue, dans le cinéma français, à tenir des rôle de… potiches.
Dans le nouveau film de François Ozon, c’est peu de dire qu’elle explose, concentrant et restituant un potentiel comique insuffisamment exploré jusqu’ici. Deneuve est drôle, sans jamais verser dans le trivial, mais au contraire en exploitant le côté « grand style », dont elle s’est fait par ailleurs une marque de fabrique. Il y avait déjà quelque chose d’involontairement amusant à la voir chez Lars von Trier en ouvrière d’usine (quelle idée !) dans Dancer in the Dark. Ozon, quant à lui, n’y va pas par quatre chemins : il vise dans le mille en lui faisant investir un personnage – qui correspond à l’image de l’actrice, ambassadrice du bon goût et du luxe à la française – de grande bourgeoise totalement à côté de la plaque (elle note ingénument des vers de mirliton en observant s’ébattre les animaux de la forêt durant son footing matinal en combinaison rouge vif) qui devient une icône des classes populaires sans renoncer à ses bijoux, ses toilettes ni à son standing.
Nous sommes en 1977, trois ans après l’accession de Valéry Giscard d’Estaing à la présidence de la République, et un an avant La Zizanie, qui voyait s’affronter aux élections municipales le couple formé par Louis de Funès et Annie Girardot. Mais, contrairement au film de Claude Zidi (dialogué par Pascal Jardin), Suzanne Pujol (Catherine Deneuve donc) ne s’attaque pas directement à son époux, Robert Pujol (Fabrice Lucchini), caricature du patron de droite atrabilaire et despote – qu’Ozon transforme habilement en précurseur du sarkozysme. Elle profite d’une indisponibilité physique de celui-ci, victime d’un accident cardio-vasculaire, pour accéder, d’abord à son corps défendant, aux plus hautes fonctions de l’usine familiale de fabrication de parapluies dont elle a héritée par son père. S’inspirant du paternalisme dont ce dernier usa et abusa pour maintenir la paix sociale, « même en 36 ! », au sein de l’entreprise, elle signe aussitôt des compromis avec les syndicats et en profite pour moderniser le fonctionnement et la production, épaulée en cela par l’ex-secrétaire – et maîtresse – de son mari (Karin Viard, terriblement « gaine 18 heures de Playtex ») et par son fils, le sensible Laurent (Jérémie Rénier) qui met des couleurs dans les ombrelles. Cantonnée toute sa vie au rôle de faire-valoir, elle se révèle ainsi une femme d’initiatives, bien en phase avec le modèle du féminisme « responsable » porté à l’époque par Simone Veil. IVG, divorce, libération sexuelle, politique ne sont plus des gros mots pour Suzanne Pujol. Bien au contraire, elle s'en empare peu à peu avec une gourmandise naturelle pour déjouer les plans de la misogynie dominante, qu’elle soit assumée (son mari) ou dissimulée sous le vernis épais de la revendication (le député-maire communiste, Gérard Depardieu). À sa manière, pondérée et naïve, elle opère sa propre révolution, de velours, en faveur d’un matriarcat (c’est elle qui le dit) tempéré, sur l’air du « aimons-nous les uns les autres », annonciateur, cette fois-ci, des appels à la fraternité de Ségolène Royal…
S’il résiste tant bien que mal à la tentation de la comédie musicale qui avait fait le succès de 8 femmes, François Ozon succombe en revanche délibérément à l’influence de Jacques Demy, pour mieux en réinterpréter les codes. Catherine Deneuve, bien sûr, est une Demoiselle de Rochefort en puissance (le flash-back sur la robe en organdi ne laisse planer le moindre doute), qui n’est pas indifférente aux charmes du camionneur, qui va de ville en ville comme un forain, interprété par Sergi Lopez. Jérémie Rénier ressemble comme deux gouttes d’eau (sur pierre brûlante) au beau militaire Jacques Perrin, visiblement de retour de perm' à Nantes. Quant aux coiffures, aux costumes et aux décors (un César d’office pour chacun), ils puisent ostensiblement dans l’esthétique des années soixante-dix à laquelle L’Événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune émargea. Sans parler des parapluies, délocalisés de Cherbourg à Sainte-Gudule, dans le Nord textile et ouvrier. Quant au Monsieur Dame des Demoiselles…, il trouve sa résolution dans l’échange des genres auquel se complaît Potiche en faisant porter le pantalon à la femme du patron, qui finit sur le canapé en dorlotant ses petits-enfants…
Ozon s’approprie la pièce de boulevard de Barillet et Grédy, autant que ces prestigieuses références, avec voracité et férocité, dépassant ainsi le stade du clin d’œil entendu pour accéder à une véritable re-création, augmentée, amplifiée et fortement actualisée. Car, au fond, il reste encore beaucoup à faire, de nos jours, et sur l’égalité hommes-femmes, comme sur la gestion des pouvoirs. Sa critique des rapports de force entre classes dominantes et dominées est à cet égard jouissive et redoutable, tant pour les uns que pour les autres. Pour cela il utilise un humour qui repose sur des exagérations prodigieuses (« Pujol = Hitler… C’est un peu fort, non ? »), lancées tels des scuds au milieu de scènes dont le ressort comique repose sur un décalage à la fois constant et crédible de la réalité. Une réalité à la fois possible et avérée, qui repose tant sur les souvenirs que l’on peut en avoir ou l’image que l’on s’en fait, que sur des documents d’actualité, qui, rétrospectivement, font un peu froid dans le dos. Sans jamais se départir du ton corrosif dans lequel il excelle ni verser dans la vulgarité où nombre de ses pairs de la satire à la française se fourvoient habituellement, le metteur en scène (et scénariste et dialoguiste) offre ainsi un cruel et percutant retour sur image de la société actuelle.
Il confirme enfin et surtout qu’il est un très grand directeur d’acteurs (tous excellents, y compris Judith Godrèche, qui joue la fille « de droite » et faussement libérée des Pujol), un créateur d’une rare inventivité dans le paysage cinématographique national, capable d’enchaîner les petits productions et les gros budgets, les drames et les comédies, avec une aisance, une maîtrise et une réussite assez inégalées désormais.
12:37 Publié dans Films très bien vus, Rayon Gay, Sorties 2010 | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
| Tags : potiche, françois ozon, catherine deneuve, karin viard, judith godrèche, jérémie rénier, fabrice lucchini, gérard depardieu, sergi lopez |
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