24/04/2012
L'Enfant d'en Haut
À quel moment, à quel point de convergence un titre devient-il partie intrinsèque de l’œuvre qu’il représente ? Home, pour un locuteur francophone, pouvait identifier l’ambivalence du foyer moderne : « le feu » autour duquel se constitue la famille, en même temps que le « nulle part » que la traduction anglaise, langue universelle devenue trop souvent, à force d’abus et de mécanismes, un esperanto banal, rendait plausible.
Avec son second long métrage, Ursula Meier continue de projeter son regard sur une famille : moins encore que la famille nucléaire, comme on dit, de Home, une famille nucléaire qui aurait explosé. Et, de fait, sans effets ni spéciaux ni autres, le film détone de la charge que porte son titre.
L’Enfant d’en haut a un prénom officiel, Simon (Kacey Mottet Klein), et parfois un autre, Julien, qui incarnerait la part cachée car véritablement enfantine de lui-même. Celle-ci n’apparaît qu’en de brèves étincelles, auprès de figures maternelles, une riche touriste anglaise (Gillian Anderson) qu’il serre dans ses bras, sa sœur aînée Louise (Léa Seydoux) sur le ventre de laquelle sa tête se pose.
Le reste du temps, Simon est un gamin de douze ans, précoce pour son âge, qui se fond parmi la clientèle huppée d’une station de ski helvète. Il s’y introduit pour mieux se dissimuler dans le motif plus général des skieurs, des professeurs de classes de neige, de leurs élèves, des doudounes et des skis, des sacs et des combinaisons, du gaspillage, des vallées enneigées, des reflets du soleil, des montées et descentes en nacelles, du train-train désabusé des heureux du monde (pour reprendre le titre d’un film admirable de Terrence Davies – d’après Edith Wharton – où jouait Gillian Anderson). Parmi cette société du loisir et du plaisir haut de gamme, il va et vient selon un besoin qui lui appartient et génère sa propre économie. Il vole, en haut, thermos et sandwiches pour s’assurer une subsistance quotidienne, et dérobe skis et équipements pour entretenir le foyer qu’il constitue, en bas, avec sa sœur.
Il y a donc le monde d’en haut et le monde d’en bas. Celui de l’élite, auquel on accède grâce à un pass chèrement tarifé. Et celui du petit peuple, des HLM tristes, du chômage et du quotidien gris, même en Suisse. Ce qui constitue, en soi, la trame d’une lecture politique plausible. Cependant, Ursula Meier et ses coscénaristes Antoine Jaccoud et Gilles Taurand n’en restent pas là. Simon est l’objet de toutes leurs attentions. Car en s’appropriant, presque compulsivement, le bien des autres, l’enfant ne cherche pas inconsciemment à s’élever socialement – comme par exemple le jeune cuistot irlandais (Martin Compston) avec lequel il fait affaire –, mais tout simplement à tenter de subsister, auprès de sa sœur, satisfaire les nécessités les plus immédiates, et même à gagner le cœur de Louise, sinon son ventre, contre lequel il cherche à se blottir.
Assez vite, les relations entre frère et sœur imposent leur singularité, puisque c’est le cadet qui semble chargé de nourrir, en ramenant de l’argent, en faisant la cuisine, l’aînée, de nature chancelante, en travail comme en amours. Simon prend les choses en main, tandis que les parents sont morts dans un accident de voiture, nous dit-on, ou tout simplement absents. Jamais cette absence ne paraît curieuse, tant l’énergie et l’assurance du garçon donnent le change. Tout est là en fait, dans cet habit, évidemment trop large, endossé par Simon avec une telle dextérité dans les monde des grands, qu’ils soient exploitants ou exploités, que chacun en oublie son âge – et y pense-t-on que nul ne s’inquiète de la raison ayant motivé une transformation qu’il faut bien appeler contre-nature. Car il ne revient pas aux puînés de mener le train des premiers. C’est qu’il y a un vice, une tromperie, un mensonge.
Home poussait l’obstination d’une mère à habiter coûte que coûte sa maison menacée du passage imminent d’une autoroute jusqu’à la déraison collective. De Simon ou de Louise, on ne sait qui entretient le mieux le mensonge qui les fait vivre ensemble malgré tout, malgré le vice de forme originel. L’« enfant d’en haut », c’est peut-être aussi celui qui a besoin de l’air pur des hauteurs pour jouer et respirer (et crier comme hurlaient au monde entier, à la fin du film, les gamines de Peau d’homme, cœur de bête, d’Hélène Angel), quand en bas il n’en peut plus du rôle qu’on lui fait jouer et de la prison sans barreaux qu’est devenu son foyer.
08:28 Publié dans Films très bien vus, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : l'enfany d'en haut, ursula meier, kacey mottet klein, gillian anderson, léa seydoux, martin compston, gilles taurand, antoine jaccoud, terence davies, hélène angel |
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