28/04/2013

L'Écume des jours (2013)

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Boris Vian, atteint de tuberculose et qui expirera avant d’avoir dépassé les trente-neuf ans, a imaginé une sublime histoire d’amour contrariée par un nénuphar niché au sein du poumon droit de Chloé. Colin, garçon insouciant et transi d’adoration, mettra tout en œuvre pour sauver sa belle, jusqu’à travailler pour l’industrie meurtrière et devenir chair à canon (mais comme il est pacifiste, les canons poussent de travers).

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l'écume des jours,michel gondry,romain duris,audrey tautou,omar sy,gad elmaleh,philippe torreton,aissa maiga,charlotte le bon,vincent rottiers,pascale murtin,françois hiffler,grands magasins,boris vian,jean cocteau,josette dayÀ la fin, tout devient triste et moche comme la nuit d‘un cercueil poussiéreux ou d’une fosse commune. Tout ça à cause d’une fleur que l’on croyait belle, mais qui peut s’avérer monstrueuse, dont les rhizomes peuvent dépasser les cent centimètres. Dans un poumon, c’est ravageur. Dans deux, c’est mortel. Entre le début et la fin, les choses changent progressivement, s’assombrissent, se rabougrissent, s’étiolent, tandis que les gens demeurent, comme ils peuvent, les mêmes, c’est-à-dire passionnés et amoureux.

l'écume des jours,michel gondry,romain duris,audrey tautou,omar sy,gad elmaleh,philippe torreton,aissa maiga,charlotte le bon,vincent rottiers,pascale murtin,françois hiffler,grands magasins,boris vian,jean cocteau,josette dayLa magie opérée par Gondry est de parvenir à jouer avec les jeux de mots de Vian, tout en prenant quelques libertés avec le roman, mais sans jamais perdre une miette de poésie. Il applique à la lettre l’expression du regretté Fred : le cinéma est une « magique lanterne magique ». C’est du bricolage de haut vol, du grand génie question travaux pratiques, appliqué avec les moyens du bord, c’est-à-dire un cerveau bouillonnant et des effets spéciaux version temps modernes. Moulinez le tout dans un pianocktail et vous obtiendrez un film mouvant, qui ne cesse de s’allonger ou de se rétrécir, de gesticuler et de vouloir déborder du cadre. Parfois, il ne faut parfois pas aller chercher très loin pour trouver des idées, tel Cocteau installant Josette Day sur une planche à roulettes en direction de la caméra afin de créer le charme et l’illusion dans La Belle et la Bête. Des idées simples, souvent inspirées d’expressions de langage mises en images, peuvent aussi entraîner très loin dans la fantaisie, dans l’absurdité de la vie, comme une petite souris dans la tête de quelqu’un d’autre.

20/04/2013

Le Souffle (2000)

le souffle,damien odoul,pierre-louis bonnetblanc,balthus,françois augiéras,bernard faucon,jean cocteauAllongé sur son lit, David (Pierre-Louis Bonnetblanc) se réveille et sort de sa chambre par la fenêtre. La même scène entame et clôt ce film d’apprentissage en 24 heures. À la différence près qu’au début, l’adolescent se vêt prestement, tandis qu’au final, il part nu rejoindre la nature, ce superbe paysage découvert en introduction, au noir et blanc flou, ouateux, qui n’est pas sans rappeler certain tableau de Balthus. Entre les deux réveils, le gamin, impatient de devenir homme, s’y sera frotté sans retenue, avec acharnement même, brutalité, bestialité.

le souffle,damien odoul,pierre-louis bonnetblanc,balthus,françois augiéras,bernard faucon,jean cocteauEn ce jour d’été caniculaire, David est l'unique enfant d’une communauté masculine réunie autour d’un méchoui bien arrosé. Les âges cohabitent avec rudesse mais non sans affection. L’absence du père scelle et empêche à la fois de nouvelles intimités entre l’adolescent et ses deux oncles. Cette difficulté à s’extraire (du contexte familial, du monde de l’enfance) se lit dans les pantomimes presque syncopées du gamin, qu’il compose sur des musiques souvent imaginaires, ou, mieux, selon les rêves enchevêtrés qu’il fabrique. Sur fond de boue pâteuse, les corps épais des adultes s’opposent et se fondent entre eux et au sien, jeune, mince, fragile et nerveux – dont on ne sait s’il cherche à s’extirper de ce magma ou à s’y maintenir, comme le fœtus dans le ventre de la mère hésitant à s'extraire. Il partira, en définitive, c’est le sens de la nudité de la scène finale, mais au prix d’un apprentissage violent que frôle le souffle de la mort.

le souffle,damien odoul,pierre-louis bonnetblanc,balthus,françois augiéras,bernard faucon,jean cocteauCet après-midi-là, David mange, boit excessivement, en compagnie des hommes, lui qui recherche habituellement la nature sauvage et dépouillée du loup. Sa journée est ainsi parcourue d’allers et retours entre les uns et l’appel de la forêt qui bruit de l’activité inconsciente des bêtes. Entre la trivialité des chairs lourdes, des paroles impudiques, de la déréliction frelatée mais virile, et le silence enchanteur, magique de la forêt. Celle-ci l’attire, entre deux rêves aussi, et prend formes : un garçon étrangement androgyne accompagné d’un puissant cheval de labeur, des ruines médiévales, un château, la fille du seigneur (homme sévère), la dame de la forêt, figure maternelle inaccessible au chant ensorcelant (un air de Purcell) qui conduit l’adolescent comme dans un piège. Un moment, le film semble ainsi basculer dans du Cocteau. D’ailleurs, David ne cesse de chanceler, ne sait choisir. Il en pleure d’énervement, en trépigne d’agacement quand sa parole ne suffit plus, par exemple, à conduire le cheval de labeur. Le charme n’opère plus. Il n’est plus un enfant, il doit décider, répondre de ses actes, jusqu’au plus terrible, l’accident imbécile (il pointe Matthieu de son fusil et le laisse pour mort) qui le jette dans un sommeil plein de contrition.

le souffle,damien odoul,pierre-louis bonnetblanc,balthus,françois augiéras,bernard faucon,jean cocteauEst-il homme pour autant, pour avoir connu l’ivresse, le risque, l’amour, la haine, la mort ? Sans doute pas, d’autres épreuves l’attendent, mais il a franchi un pas décisif hors de la chambre de l’enfance – celle-ci superbe, entre la cellule d’Augiéras et une photographie de Bernard Faucon.

Le film de Damien Odoul suit à la trace les trajets de David. Le rythme ne déchoit pas à épouser la frénésie du gamin mais conserve une distance assez juste, bienvenue. Malgré tout, il est difficile de maîtriser la métamorphose d’un être, dès lors que l’on retient le parti difficile de la nature. Le jeune acteur qui incarne le personnage de l’adolescent se livre avec grâce et générosité, sans doute aurait-il mérité des plages d’expression plus longues, jusqu’au risque, pourquoi pas, de la maladresse. Au lieu de cela, les scènes s’enchaînent un peu hâtivement et ne parviennent pas à consolider totalement le lien exprimé par la présence physique intense du garçon.

Le crime contre Male souffle,damien odoul,pierre-louis bonnetblanc,balthus,françois augiéras,bernard faucon,jean cocteautthieu est un élément dramatique tardif mal négocié. On comprend son utilité dans la chaîne des possibles que tente David. La colère ajoute à l’alcool une charge de violence qui le pousse à commettre l’acte de mort, quand tout dans son comportement a manifesté au contraire une irrésistible pulsion de vie. En quelques heures à peine il aura donc goûté à celle-ci pleinement, jusqu’à l’expression du plus grand danger qui en menace le fragile équilibre. L’enfant meurtrier accomplit ainsi le geste final, sinon fatal, d’un rituel initiatique qui, plus certainement que la cuite du midi, le fait accéder au sanctuaire des hommes. Aux visions oniriques des luttes fangeuses, répond le cadre serré de la caméra sur la chambre aux merveilles (sabre, photos au mur sont disposés comme des reliques) que le souffle de la vie vient finalement purifier. L’image est belle, très belle : ne serait-ce que pour elle, le difficile processus narratif qui y mène a sa place. Mais on peut également le considérer par trop appuyé (d’autant que Matthieu s’effondre à l’orée d’un tunnel de chemin de fer, pesant symbole).

le souffle,damien odoul,pierre-louis bonnetblanc,balthus,françois augiéras,bernard faucon,jean cocteauCes critiques émises, Le Souffle n’en reste pas moins une œuvre inattendue, dans sa parole et son traitement, profondément originale au sein du paysage cinématographique français. Il touche par moments à une forme d’universalité qui en fait d’autant plus regretter les quelques errements. Par-delà la superbe énergie qui se dégage des scènes de David, celles du repas des hommes (dont on ne sait s’ils dévorent l’agneau saigné au début du film ou bien le corps de Damien délesté de sa peau d’adolescent) ne laissent d’étonner. Leur constante franchise mais aussi les ambiguïtés heureusement non levées qu’elles distillent, apparaissent comme de nouvelles contrées cinématographiques que le metteur en scène explore avec une adresse parfois stupéfiante.

18/05/2012

Dark Shadows

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Plus d’une vingtaine d’années et des millions (milliards !) de dollars après Edward aux mains d’argent, Tim Burton propose Dark Shadows. On mesure le chemin parcouru entre le cinéaste sensationnellement prometteur d’alors et l’artiste (exposition à la Cinémathèque oblige) éminemment accompli d’aujourd’hui. Le pantin mal articulé qui cherchait désespérément son créateur parmi les allées périurbaines de l’Amérique post-vintage a laissé la place à un vampire malgré lui qui tente de déjouer la malédiction de sa déchéance. Derrière les masques de cire, le même acteur, Johnny Deep, soulignant, si besoin était, le fétichisme créatif de Burton.

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La pâte du cinéaste est reconnaissable entre mille, qu’il transpose ses propres fantasmagories ou qu’il s’inspire des obsessions des autres, tels le Charlie de Road Dahl ou l’Alice de Lewis (Caroll). Son univers tient du merveilleux décliné à l’envi, parfois tendre et cruel, parfois bucolique et crépusculaire, parfois gothique et comique, comme ce nouvel opus.

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Pour être au départ un feuilleton de la télévision américaine de la fin des sixties, Dark Shadows n'en puise pas moins directement ses sources artistiques parmi les œuvres du roman gothique anglais, que Burton transpose génialement, avec une bonne rasade de dérision, au début des années 1970, dans une petite cité portuaire du Maine.
Barnabas Collins (Depp), enfermé contre son gré dans un cercueil durant deux cents ans, revient parmi les siens pour laver l’affront de son honneur perdu en combattant la sorcière Angelique Bouchard (Eva Green). Il se réappropie le château familial où survit tant bien que mal ce qu’il lui reste de descendance, dominé par un trio de femmes : sa lointaine parente Elizabeth Collins Stoddard (Michelle Pfeiffer), le docteur Julia Hoffmann (Helena Bonham Carter) et la gouvernante du rejeton du frère d’Elizabeth, Victoria Winters (Bela Heathcote), en réalité succédané de l’amour jadis perdu de Barnabas. Cette galerie de portraits, auxquels il faut convier la fille d’Elizabeth, Carolyn (Chloe Grace Moretz), s'ajoute au soin accordé aux décors et aux costumes, au nec plus ultra de l’interprétation (Deep et Pfeiffer en tête) qui rendent le film de part en part distrayant, malgré la faiblesse relative de l’intrigue (mais les dialogues font mouche). Chaque plan, chaque scène sont des régals pour les yeux et les oreilles.

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La confrontation entre deux époques, l'une surannée et l'autre vicieusement bourrée de clichés qui mettent en abyme l'idée de modernité, fonctionne à plein régime (la séquence de la veillée hyppie est proprement jubilatoire). Le mythe de l’éternel jeunesse est exploité, comme il se doit, à fort bon escient par les temps qui courent. Et le combat de titans entre vampire, loups-garou, fantômes et sorcière est percutant…
Alors, que manque-t-il ? Précisément rien. Sinon cette simplicité originelle, ce côté génialement bricolé (comme La Belle et la Bête de Cocteau) des premiers temps burtoniens. On sent que le cinéaste est au sommet de son art, qu’il peut économiquement tout se permettre en maîtrisant pleinement ses effets. Dark Shadows est en cela un opéra cinématographique, qui reste largement au-dessus du panier de la meilleure production courante. Mais un peu trop, c’est un peu trop. Et la magie n’opère plus, hélas, comme avant.

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