26/12/2011

Le Havre

le havre,aki kaurismaki,andré wilms,kati outinen,blondin miguel,jean-pierre léaud,jean-pierre darroussin,pierre etaixL’homme est-il bon ? Et à quoi ?
L’histoire que développe Aki Kaurismaki est simple : un ancien sans domicile fixe devenu cireur de chaussures ambulant, Marcel Marx (André Wilms), qui a été recueilli par une femme originaire d’Europe du Nord, Arletty (Kati Outinen), croise la route d’un enfant africain émigré clandestin et séparé des siens, Idrissa (Blondin Miguel). Cela se passe au Havre, de nos jours, même si le metteur en scène, à son habitude, donne aux décors, aux costumes, aux accessoires des tonalités tantôt Technicolor, tantôt un peu fanées, qui brouillent les cartes du temps.

De fait, dès le premier plan, le ton est donné. Une gare, quelques personnages isolés, des regards qui s’interrogent, le prémisse d’un film noir. Noir, oui, en partie, mais pas dans le genre polar. Le choix des lumières, la vétusté du cadre, le jeu de regard des acteurs plongent d’emblée le film dans un climat d’entre-deux qui fait du port du Havre, aux trois quarts détruit durant la Seconde Guerre mondiale et à l’architecture si intensément particulière, un site à la fois connu, reconnu et ingurgité par le cinéaste finlandais. Du familier et de l’insolite.

le havre,aki kaurismaki,andré wilms,kati outinen,blondin miguel,jean-pierre léaud,jean-pierre darroussin,pierre etaixPar ailleurs, Kaurisamki choisit pour interpréter ses rôles principaux des acteurs fortement identifiés, tel Jean-Pierre Darroussin, dont la présence contribue à créer des parallèles avec l’œuvre de Guédiguian ; et pour les rôles secondaires des gueules, des tronches qui, anonymes ou non (Jean-Pierre Léaud, Pierre Etaix), entretiennent des accointances avec une francité propre au cinéma populaire des années trente à cinquante : celle des quartiers modestes où il fait bon vivre malgré les difficultés de l’existence, des mélanges portuaires où l’on se bat et l’on s’entraide, des sentiments simples et francs fussent-ils désaccordés.

Pourquoi Le Havre d’ailleurs ? Peut-être tout simplement pour Little Bob, le groupe de Roberto Piazza, originaire de la ville, qui joue une des scènes clés du film. Un genre et une gueule, un fils d’Elvis sur l’éternel retour, pas vraiment branché, et dont les interprétations, soudainement, paraissent étonnamment modernes. De cette modernité, comme inusitée, dont Kaurismaki s’amuse et dont se pare le café où se croise toute cette petite troupe d’individus au grand cœur.

le havre,aki kaurismaki,andré wilms,kati outinen,blondin miguel,jean-pierre léaud,jean-pierre darroussin,pierre etaixCar voilà, du cœur il y en a dans Le Havre, et à revendre, malgré le gris du ciel et des jours, la maladie qui frappe sans crier gare, l’injustice qui s’exprime avec force de loi. Pour permettre au jeune Idrissa de rejoindre sa mère en Angleterre, Marcel Marx, tout lunaire qu’il paraît, va remuer ciel et terre, et finalement opérer des miracles.
Dès sa première rencontre avec Idrissa, son choix est fait. Cireur de chaussures, il est au bas de l’échelle, il lave les chaussures des puissants, qui sont souvent aussi les plus corruptibles. Donc il sera du côté de l’enfant noir, échappé d’un container, plongé dans l’eau froide de la Manche, dissimulé dans un placard, et qui devra son salut à un double tour de prestidigitation (tel celui qui sauva Fanny et Alexandre, chez Bergman, dans un coffre diabolique). Marx le bien nommé est moins aimable pour son opiniâtreté que pour l’assurance avec laquelle il a d’emblée pris Idrissa sous son épaule. Car loin de la pollution politique et médiatique, et des lois dramatiques votées sous la pression populiste, il est simplement question de vies humaines.Cela ne souffre pas de débat, en principe.

le havre,aki kaurismaki,andré wilms,kati outinen,blondin miguel,jean-pierre léaud,jean-pierre darroussin,pierre etaixKaurismaki ne démontre rien. Il montre. La pauvreté, la faiblesse. L’exploitation, la vilenie. Les démunis sont solidaires. Les puissants aussi. Chacun de son côté. Il montre une société qui chavire car elle ne sait plus accueillir. Mais il montre aussi, avec sa distanciation et son humour habituels, l’espoir. Même si, dehors soufflent les vents mauvais.