09/01/2013
Une histoire d'amour (2013)
Quelques minutes suffisent pour comprendre que cette « histoire d’amour », adaptée du roman de Régis Jauffret, Sévère, lui-même inspiré de faits réels, s’installe dans une conformité tant formelle que narrative qu’elle ne quittera plus. Tout, pourtant, est posé là pour nous faire croire à l’inverse, comme si le sadomaso chic pouvait encore, de nos jours, susciter la gêne ou la controverse. Il ne reste que l’ennui.
L’histoire : un très riche banquier (Benoît Poelvoorde) s’attache les services d’une call girl (Laetitia Casta) pour éprouver sexuellement des situations de domination jusqu’à mettre sa propre vie en danger. En même temps, il lui promet le mariage et un pactole d’un million de dollars en gage d’amour. Elle, qui vit avec un homme plus âgé (Richard Bohringer), ne demande rien mais enregistre, s’attache, veut croire aux promesses, sans trop comprendre qu’elles font partie d’un jeu où le mépris est la munition de l’autodestruction. À la fin, elle le tue.
C’est avec le meurtre, acte transcendant par excellence, que cette relation anonyme se hissa il y a quelques années à la Une des journaux les plus respectables et alimenta longtemps les chroniques de faits divers les moins fréquentables, tant il est exceptionnel que les travers des grandes fortunes de ce monde débouchent sur scandale aussi tonitruant (depuis DSK a fait mieux). Ce qui passionne depuis toujours les foules, dont l’élite et les intellectuels, dans ces récits quelconques éclatant au grand jour, c’est le statut de tragédie moderne que leur révélation soudaine leur confère : c’était déjà le cas, par exemple, pour le faux médecin menteur dont s’est brillamment emparé Emmanuel Carrère avec L’Adversaire (adapté avec des fortunes diverses par Laurent Cantet et Nicole Garcia). Mais dans le cas qui intéresse Hélène Fillères à la suite de Jauffret, la charge est encore plus forte, puisqu’il s’agit d’un homme de pouvoir, situé tout en haut du panier social, qui plus est un de ces hommes d’affaires carnassiers, requins, prédateurs (les métaphores animales ne manquent pas), guère en odeur de sainteté par les temps qui courent. Un type qui abaisse les autres, « fort avec les faibles et faible avec les forts ». Bref, il n’y a rien véritablement à sauver, sauf à considérer que c’est « un homme qui souffre », nous susurre Élisabeth Depardieu. Pourquoi pas. Le trouble s’amplifie encore à partir du moment où il est évident que le potentat – consciemment ou inconsciemment, qu’importe – utilise la créature qu’il rémunère pour, en définitive, commettre à travers son bras armé à elle son propre suicide à lui.
Tous les éléments sont réunis pour tirer ce fait divers de l’ordinaire et en faire une histoire bouleversante, ou à tout le moins secouante. Et cependant, Hélène Fillères s’escrime à le ramener d’où il vient à force de l’aseptiser. D’une part, son parti formel consiste précisément à ne pas en avoir (à mille lieues de la sophistication assumée de Sleeping Beauty), un coup au plus près de ses personnages, un coup à distance, comme s’il ne fallait rater aucun point de vue : mais à force de trop y être, on finit ailleurs, c’est-à-dire nulle part. De même, le scénario (signé par la réalisatrice), mille-feuilles en trois temps – pour trois hommes : l’amant, le mari et un compagnon de voyage en avion (Radeb Keta) alors qu’elle revient d’une tentative de fuite – s’installe dans un surplace évidemment monotone, sans goût, sans saveur, sans odeur. Ainsi parle-t-on beaucoup de « bites molles » dans ce film, mais jamais n’est montrée, ni même suggérée, la moindre goutte de sueur, de sang ou de sperme, tout fait décor, clip (musique entêtante d’Étienne Daho), pub Woolite ou Carte Noire, au choix, avec ralentis (forcément) soyeux en option. Poelvoorde est très bien, Casta joue les (belles) utilités (c’est pour ça qu’elle a été choisie, dixit Hélène Fillères), Bohringer les inutilités en manteau noir, mais le montage est tellement émietté que l’on ne peut croire un seul instant à l’incarnation des protagonistes en êtres de chair et de sang, de rouille et d’os. Loin, très loin d’être « sévère », cette « histoire d’amour », au titre si furtif, si banal décidément, est inutilement accommodante.
20:47 Publié dans On n'y voit rien, Sorties 2013 | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : une histoire d'amour, hélène fillères, régis jauffret, benoit peolvoorde, philippe hamon, laetitia casta, richard bohringer, reda kateb, jean-françois stévenin, emmanuel carrère, nicole garcia, laurent cantet, l'adversaire, sleeping beauty |
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18/03/2012
38 Témoins
Quelques mois après Aki Kaurismaki, Lucas Belvaux plante le décor de son nouveau film dans celui, éminemment cinématographique, du cœur de la ville du Havre, détruit par l’aviation britannique en 1944, tandis que le port l’était par les nazis, et qui reçut, après une visite de Charles de Gaulle, la Légion d’Honneur « pour l’héroïsme avec lequel elle a supporté ses destructions ». Sur quelque 120 hectares, l’architecte et urbaniste Auguste Perret eut ensuite la tâche d’édifier un programme de plus de 12000 logements, auxquels s’ajoutent les nombreux équipements administratifs, commerciaux et religieux constituant la « Ville Future ». Cet ensemble entièrement en béton armé, d’une cohérence remarquable, a été classé au Patrimoine mondial de l’Unesco en 2005.
Quant Kaurismaki déplaçait, pour Le Havre, l’essentiel de son intrigue dans des quartiers périphériques, magnifiquement recréés par le directeur artistique Wouter Zoon, Belvaux, pour 38 Témoins, installe l’action au cœur de la cité : dans l’un de ces 12 000 logements et sur le port. S’impose ainsi, de bout en bout du film, la trame structuraliste de Perret qui bâtit des immeubles de faible hauteur (six étages en moyenne), mais dans une échelle monumentale propre à négocier des perspectives saisissantes. Comme Bordeaux édifia son « port des Lumières » pour magnifier, au 18° siècle, sa fortune commerciale aux voiliers la découvrant depuis le courbe du fleuve Garonne, Le Havre, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale qui l’avait tant meurtrie, adresse un identique message aux paquebots pénétrant sa rade. Au maillage urbain répond alors celui des infrastructures portuaires, des grues gigantesques et des innombrables blocs de containers que transportent des navires de commerces démesurés. C’est de ces monstres marins que Pierre Morvand (Yvan Attal) est le pilote, destiné à les guider lorsqu’ils entrent ou pénètrent dans le port.
Tel est le cadre. Quant à « l’action », elle a déjà eu lieu lorsque le film paraît. Une très jeune femme a été sauvagement assassinée pendant la nuit sous une galerie-portique qui abrite les devantures des magasins et les entrées des résidences. De tout le voisinage, il n’en est pas un pour être intervenu, prétextant un lourd sommeil ou un mauvais discernement. En l’absence de témoignage direct, l’enquête marque le pas. Jusqu’à ce que l’un des 38 témoins potentiels décide de sortir de son silence, pour dire ce qu’il a entendu, vu, et surtout avoue ce qu’il n’a pas fait, ou plutôt ce qu’il a fait : se coucher, oublier. Une parole soudain implacable, qui plonge tout un quartier dans le tumulte des cris de la victime qu’une reconstitution rend dès lors assourdissants.
C’est donc moins l’identité du criminel que la lâcheté admise qui cristallise l’intrigue du film. Outre Morvand, Louise, sa femme (Sophie Quinton), la journaliste Sylvie Loriot (Nicole Garcia) et le capitaine de police Léonard (François Feroleto) composent une partition collective dont la structure épouse celle du cadre architectural, fait d’angles de vue et de chambres de résonnance, pour en définitive permettre à la vérité de percer sous le béton des certitudes égoïstes.
Ce banal fait divers, traité avec une sobriété de plus en plus étouffante au fur et à mesure qu’elle pénètre dans l’intimité des cerveaux – contribuant au basculement intermittent des protagonistes principaux vers l’onirisme –, pose la responsabilité de chacun. Qu’aurions-nous fait à leur place ? Une interrogation existentielle qui, à son tour, ressuscite le clivage entre résistance et collaboration durant la Guerre, auquel le drame de la ville-martyr fait nécessairement penser. Qui convoque la question de l’engagement aujourd’hui, de la conscience personnelle face à des situations moralement injustes : Marcel Marx (André Wilms), dans Le Havre, suivait ses convictions naturelles en décidant de prendre sous son aile, à ses risques et périls, le gamin réfugié qu’il repêcha dans les eaux du port. Qui identifie le spectateur au témoin, comme le fit, en une démarche identiquement exigeante, Abdelatif Kechiche dans Vénus Noire : impossible de juger les autres sans s’interroger soi-même.
Belvaux, à son tour, à sa manière (un peu chabrolienne), impose sa propre perspective d’analyse pour résoudre un polar du banal quotidien où la sécurité des uns est mise en balance avec le confort des autres. Sans didactisme aucun, sans jamais d’éclat superfétatoire, avec une parfaite maîtrise cinématographique qui s’insinue au plus près des ambivalences humaines, il signe une œuvre subtile, vénéneuse et terrifiante. Plutôt que les murs d’apparence, les façades les plus dures à percer sont dans la tête, faites moins de certitudes que d’incertitudes abyssales, pélagiennes, de haute mer et de haute lutte.

09:08 Publié dans Films très bien vus, Sorties 2012 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : 38 témoins, lucas belvaux, yvan attal, sophie quinton, nicole garcia, françois feroleto, aki kaurismaki, le havre, andré wilms, natacha régnier, vénus noire, abdelatif kechiche, auguste perret |
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20/12/2010
Un balcon sur la mer
Un homme (Jean Dujardin) et une femme (Marie-José Croze) se retrouvent quelques décennies après avoir partagé des années d’enfance en Algérie, jusqu’au moment du rapatriement des Français vers le continent.
Nicole Garcia et le coscénariste Jacques Fieschi jouent de la confusion des souvenirs et des sentiments pour instaurer l’ambiguïté au sein de cette histoire d’amour à contre-coup, ou à défaut. L’argument est sensible ; la représentation de l’Algérie des années soixante, puis l’inscription dans les décors baignés de soleil de la Côte d’Azur contribuent à ébaucher un climat en clair obscur. Cependant, comme dans Place Vendôme notamment, Nicole Garcia ne peut s’empêcher de tirer son film vers un romantisme sophistiqué qui alanguit le récit et dans lequel se noie le personnage interprété Jean Dujardin (guère à l’aise, au contraire de Marie-José Croze). Il y avait pourtant matière à formuler, à partir de cette opposition entre le pays de l’enfance et la terre des retrouvailles, dans le sombre reflet de la mer qui sépare et unit, une intensité dramatique moins vaporeuse, plus dense : on pense au Téchiné du Lieu du crime.
10:04 Publié dans Cas de conscience, Sorties 2010 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : un balcon sur la mer, jacques fieschi, nicole garcia, jean dujardin, marie-josée croze, toni servillo, sandrine kiberlain |
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02/01/2010
Plein Sud… presque rien
Plein Sud recèle quelques vérités, toujours bonnes à redire, telle celle-ci: "T'as qu'à te branler, ça te calmera", que les scénaristes auraient pu se remémorer avant de boucler leur copie. Il y également : "Tes histoires, elles m'emmerdent", qui traduit bien l'atmosphère de ce road movie franchouillard et paresseux, enième avatar d'un cinéma psychologisant bien de chez nous.
Sam, beau brun ténébreux, traverse la France à bord d'une américaine (parce qu'une Clio, ça ne l'aurait pas fait), en compagnie de deux auto-stoppeurs frère et sœur qui convoitent ses faveurs. Léa, dès le générique de début, comprend qu'elle n'a aucune chance, et Mathieu, fine mouche, si. Mais soyons sérieux, ce gentil jeu du chat et de la souris est en fait (?) l'occasion pour Sam de revenir en pensées (recette des flash back au fur et à mesure que le temps se réchauffe et que les corps se dénudent) aux origines de son mal être (un père suicidé sous ses yeux durant sa jeunesse), jusqu'à sa mère, interprétée par Nicole Garcia, qui, c'est bien connu, excelle dans les rôles de folles.
Jusqu'au bout, on attend d'être surpris autrement que par les incohérences et les facilités de ce drame néo-romantique de garçons fragiles (car seule la fille semble avoir un peu de caractère) qui rejoindra assez vite les rayons gay des magasins de dvd. Ce revolver, par exemple, que Sam transporte avec lui, servira-t-il à rééditer le geste paternel dans une ultime pulsion morbide ? ou à commettre un matricide ? Même pas. On s'en débarrasse en le jetant négligemment dans une rivière où l'on plonge également (l'eau vive est réparatrice), de même qu'on a perdu nos auto-stoppeurs (il est vrai très convenus et ennuyeux dans le genre hystérie post-adolescente) en cours de route, sur une plage néo-bab du Sud-Ouest de la France (le syndrome Brice de Nice a encore frappé). Au passage, on aura eu droit à un catalogue pour débutants d'interminables plans de chemins, de routes et d'autoroutes depuis le pare-brise, dans le rétroviseur, en contre-plongée, etc., mais aussi des vagues et du sable et des soleils couchants comme sur les cartes postales.
De jolies images, de jolis petits culs, de jolies gueules ne suffisent pas, hélas, à faire un joli film.
14:36 Publié dans On n'y voit rien, Rayon Gay | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : plein sud, sébastien lifshitz, nicole garcia |
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